07/01/2011

Nuits partagées


« - Je vous apporte mes voeux. - Merci, je tâcherai d'en faire quelque chose. » (J.Renard)




Et les caissons de basse font vibrer l'air, l'alcool et la déception coulent à flots. Une boîte de cigarillos au raisin trône sur la table basse. Un couple fait l'amour dans la chambre d'à côté: la voix rauque de Springsteen ne couvre pas les bruits du lit qui bouge. Clara fume sur le balcon, il est minuit deux, on est déjà demain. Derrière elle se font entendre des éclats de voix, on se jette des bonne année bonne santé et des bises claquent sur les joues rougies. Sous elle, dans la rue, des voitures se garent et klaxonnent sporadiquement.
Le chat vient se frotter à ses jambes en ronronnant. Clara le remarque à peine. Bon hé bien, deux mille onze: qu'est ce que ça change ? Cette année non plus je ne rédigerai pas de bonnes résolutions. Entêtée dans l'hiver. Clara jette sa cigarette par dessus le parapet en pierre. Ouais, à quoi bon ?
Elle fait glisser et claquer la porte-fenêtre: on la regarde, on l'attend. Elle décapsule une bière en tentant d'ignorer tout ce petit monde qui l'épie. Elle se retourne, les larmes aux yeux, la voix cassée. Bon bah, bonne année hein. Personne ne lui répond, on tourne la tête, on la trouve tellement misérable. Alors Clara attrape son duffle-coat, enfile ses Brandebourg en les maudissant tous et descend dans la rue mal éclairée.

Allez tous vous faire foutre avec votre bonne année, maugrée t-elle, les lèvres salées dans son écharpe en laine.




(Pour me trouver des raisons de vivre, j'ai tenté de détruire mes raisons de t'aimer. Pour me trouver des raisons de t'aimer, j'ai mal vécu.)

30/12/2010

Nous deux





Parfois, le matin, alors qu'elle était absorbée par quelque tâche solitaire, tout occupée à cueillir des champignons ou des framboises, ou à coudre, ou à lire un livre de philosophie qui l'ennuyait, mais il fallait se cultiver pour lui, ou à lire avec honte et intérêt le courrier du cœur ou l'horoscope d'un hebdomadaire féminin, elle s'entendait tout à coup murmurer tendrement deux mots, sans l'avoir voulu, sans avoir pensé à lui. Mon amour, s'entendait-elle murmurer. Vous voyez, mon chéri, disait-elle alors à l'absent, vous voyez, même quand je ne pense pas à vous, en moi ça pense à vous.




A.Cohen,

Belle du Seigneur




14/12/2010

Il faut bien y croire


« Tu sais, des fois quand tu ris, on dirait que tu pleures »

Camille sourit, il l'a dit comme ça, d'un air désinvolte, sans but précis. Lola ne sait pas trop comment réagir: son rire s'arrête net; son sourire pend, hésitant. Mince alors, il a tout deviné, pesta intérieurement Lola. Je suis si transparente que ça ? C'est vrai que ça ne va pas, en ce moment, et surtout avec George. Il est distant. Et même quand il est là, près de Lola, il est absent, il ne dit rien. On dirait un pantin. Un épouvantail avec un faux cœur, un cœur qui bat à contretemps.

Camille et Lola se sont rencontrés l'année dernière. Elle s'en souvient comme si c'était hier, c'était le jour de la rentrée: Camille avait bousculé Lola dans un couloir de la fac, s'était excusé puis présenté; et depuis ça, ils étaient inséparables.
Il lui disait des jolies choses, elle le faisait rire. Il avait la peau douce et il sentait la menthe poivrée. Ses mains étaient chaudes comme un pain qui sort du four, mais son rire lui glaçait le cœur. Un coup chaud, un coup froid. Parfois, elle avait juste envie qu'il se taise; le reste du temps, ne pas le voir ni l'entendre faisait trop mal à Lola. Elle voulait le secouer par les épaules, lui dire d'arrêter d'être aussi bon et beau, d'être aussi instable et sauvage. De toute façon, il ne l'aurait pas prise au sérieux. Il ne la prend jamais au sérieux. Très vite, elle avait commencé à trembler, à penser à lui tout le temps, pour une chanson, pour une odeur, pour une phrase qu'elle avait lue quelque part. Et quand elle s'en rendait compte, elle s'en voulait terriblement. Elle était d'un irrespect ! A se cogner contre les murs. Qu'elle pouvait se détester dans ces moments là. Penser à lui, alors que George est là, tout contre elle! si près qu'il pourrait l'entendre aimer un autre garçon que lui...


« Ça ne se voit pas trop, j'espère ? Vu de l'extérieur, je veux dire... »
« Non ne t'inquiète pas, je suis le seul »

Camille, le seul à pouvoir lire en Lola comme en un livre ouvert... Ils continuent à parler, à rire. Le tramway arrive en glissant le long du trottoir. Il est l'heure, l'heure des adieux. Lola soupire tout bas en pensant à la nuit qui l'attend. Camille prend la main de Lola, la serre tout doucement, et ses yeux sont drôlement las. Lola monte dans le tramway, un peu abrutie. Ils se suivent du regard tandis que le tram redémarre.
Mais George se tient derrière Lola, il voulait lui faire la surprise et l'attendre à la station. Il a tout vu sans comprendre. Au bout de quelques minutes, Lola fait volte-face et le regarde : des larmes ruissellent sur ses joues rougies et son maquillage a un peu coulé. Et mince.

Il sait.


(Du monde où nous rêvons de faire place aux autres)