19/07/2012

Où la vie se contemple tout est submergé





(J'ai écrit beaucoup, mais j'en ai dit si peu encore.)

La cartouche de cigarettes que j'ai acheté à Oman se vide peu à peu. Les jours passent, ils s'égrainent en entraînant dans leurs sillons mes derniers souvenirs népalais. J'ai le cœur qui se serre, le ventre qui se noue. Parties, les montagnes, j'ai retrouvé des rues régulières, des gens gris et taciturnes. Les Namaste ! si chaleureux ne résonnent plus à mes oreilles, c'est tout juste si l'on me marmonne un bonjour en passant...

Un mois plus tôt, j'étais sur le toit du monde et je nouais des étoles de soie aux drapeaux de Thorong Pass – on m'avait dit que le vent qui y claquait exauçait tous nos vœux.
J'ai vu des hommes, des femmes et des enfants marcher pieds nus sous soixante-dix neufs fontaines sacrées et remplir leur bouteille de Sprite à la bouche des sources.
J'ai vu des corps réduits en cendres. J'avais les yeux plein de fumée de bois de santal et des enfants nageait dans l'eau noire. Les mendiants sacrés étaient presque nus, le nez et les cheveux blancs, le visage rouge sous la poudre, comme des clowns en négatif.
J'ai appris qu'on ne devait tourner autour d'un temple bouddhiste que dans le sens des aiguilles d'une montre. Toute une foule qui marche dans le même sens – la vague humaine aux mille bouches pour une seule prière.
J'ai lu des livres d'or à la sortie des monastères, vu des signatures de français, de canadiens, d'américains... Je me disais que c'était étrange, quelque part, de se dire que je ne connaissais pas ces gens là, mais qu'à un moment de leur vie et de la mienne, on s'était retrouvé au même endroit, on avait partagé les mêmes pas et la même ombre.
J'ai rencontré une famille indienne qui m'a tout de suite prise sous son aile, m'offrant des gâteaux secs et me prenant en photo, avant de me saluer, mains jointes et noires de henné, et de partir d'un pas habitué sous une mousson parfaite.
Je suis entrée dans des temples après m'être déchaussée – collections de sandales et au milieu, cherchez l'intrus, une paire de Converse salie par la boue des rues – et des grains de riz des offrandes restaient – rien à faire – collés sous mes chaussettes.
J'ai vu des enfants aux joues cramoisies de soleil courir après nous pour nous quémander des sucreries ou des jouets. Il ne me reste d'eux que de grands yeux curieux qui me scrutent à travers le voile de mes polaroids.
J'ai regardé mon guide mélanger son riz et ses lentilles pour manger son dalbat avec ses doigts. (J'avais l'air de quoi, moi, avec mon Baccide?)

-----retour à Kathmandou (et à la civilisation), le 23 juin, sur le vif :

C'est comme si la ville entière me criait « Welcome back ! »
Le linge pendu aux balcons et les drapeaux à prières sur les terrasses claquent au vent comme pour me saluer en passant
Les odeurs d'encens dans les rues me reviennent au nez et en mémoire comme de vieux copains qui se blottissent dans mes bras après des semaines d'absence
Même les étoiles clignotent un peu,dans l'air doux de la nuit qui tombe, en un clin-d’œil géant
Même les chiens errants crient mon nom parmi les éternels klaxons
« Welcome back ! » « Welcome back ! »


Valises agencées dans le ventre vorace de la voiture de notre agence. Départ, le grand départ :

Mon père me dit « alors, tu ne verses pas une petite larme? »
J'esquisse un sourire. Je n'ai jamais autant lutté pour garder les yeux au sec.
Par la vitre, un monde s'entête à fondre et à m'oublier.

(Sur ma carte de trekking, j'ai tracé des croix pour bien visualiser mon parcours. C'est bête à dire, mais il a la forme d'un cœur.)
Aujourd'hui, j'ai une tête de Buddha autour du cou, un cd de prières tibétaines dans mon lecteur, je fais brûler de l'encens de bois de santal et je bois même du thé au lait : rien n'y fait. On ne peut pas ramener tout un pays avec soi dans sa valise. J'ai laissé à l'aéroport :
deux kilos et un teint d'albâtre,
les Ganesh miniatures qui pendouillent aux rétroviseurs des chauffeurs de taxi,
l'odeur des livres d'occasions de la librairie à côté du guest house,
le goût de la bière locale,
les couleurs des montagnes au Mustang, qui rappellent le Far West où je ne suis jamais allée,
les yeux de mon père qui se plissent quand il prend une photo,
les muscles qui tirent dans les montées,
les orteils qui se plient dans les descentes,
les champs de cannabis à perte de vue,
la crème solaire qui n'a servi à rien,
les caravanes de mules, clochettes au cou, qu'on entend arriver,
la TAILLE des moustiques,
et bien plus que je n'en saurais dire encore.

Et moi qui ne fais jamais de sport, je m'attendais à quelque chose de plus extrême. Mais c'est comme si mes pieds, d'habitude si gauches et si lourdauds, savaient cette fois exactement comment s'y prendre. Comme s'ils savaient à quoi s'attendre... Ils étaient bien les seuls.
Et pourtant, je pensais être assez informée. La bibliothèque de la maison regorge de livres sur le sujet, les bambous poussent à foison chez moi, et je me rappellerai toujours de la musique traditionnelle que l'on écoutait dans la voiture, vitres ouvertes, à toute allure.
Rien au monde n'aurait pu prévoir ça.

Quand on me dit "alors, le Népal ? Comment c'était ?", je ne sais jamais quoi dire. Je ne sais pas mesurer. Alors je réponds, l'air embarrassé "c'est dépaysant" et je me lève pour aller commander une autre bière au bar.
"C'est dépaysant"...C'est facile, passe-partout, c'est vrai, mais terriblement réducteur.

(Je n'ai pas besoin d'en parler avec lui. Je n'ai qu'un mot à dire, et il comprend.)




Une dizaine d'années auparavant, une étrange tradition familiale vit le jour.
Mon père décida d’inviter chacune de ses filles, l'année de ses vingt ans, à parcourir avec lui ce petit bout de terre, ce pays minuscule pris en sandwich entre deux géants.
Je suis la petite dernière et le cycle s'achève.

Quand je raconte cette anecdote, on me dit que cela ferait un bon sujet de livre... Ils ne croient pas si bien dire ; je ne fais qu'écrire depuis mon retour.

30/06/2012

Au défaut du silence






(Paroles des General Elektriks / poème perso)


(Quand tu dis que dans la vraie vie, tu n'as pas les cheveux longs, tu m'intrigues 
Quand tu parles et que les mots qui sortent de ta bouche ne correspondent pas aux mouvements de tes lèvres, tu m'intrigues
Quand tu verses le thé sans toucher la théière, tu m'intrigues
Quand tu me dis que tu aimes aller au bal, que ça te rappelle le 19ème siècle, tu m'intrigues
Allons au bal
Tu dis que mourir c'est juste dur la première fois, qu'après on s'y fait
Tu m'intrigues
Quand tu dors et qu'il n'y a pas d'air qui rentre ou qui sort de tes poumons, tu m'intrigues
Quand tu te caches sous le lit quand il pleut, tu m'intrigues
Quand tu dis qu'un congrès de murmures a lieu dans ta tête, et que ça n'en finit pas)


Je t'aimerai dans le secret des jours à venir
Et par-dessus la voûte des jours anciens
Pour toutes ces lunes que je ne connais encore
Pour le lait que l'on boit pour le pain que l'on mange
Et pour les calques du néon sur ta peau d'orge et de voiles
Je t'aimerai pour quelques cadrans pour quelques échos
Là où le sable tombe, il ne repasse pas
Je suis la carcasse de tes derniers outrages
Un cadavre qu'on laisse sous la mousson des poussières
Je suis le microbe d'un fou
Et la promise d'un cruel.


(Mais je ne cherche pas à comprendre)

26/04/2012

L'avenir d'une agonie







Oh baby can't you see, it's shining just for you
Loneliness is over, dark days are through
They're through



Le temps donne sa démission. Les équations nouvelles se ramassent à la pelle, je connais mes inconnues.
Grains de beauté = points de suspension
Bras = parenthèses
Cœur = ensemble vide (?)

Un jour, seize jours, trente-deux jours, le goût s'atténue et les marques s'estompent
Un tour, deux tours, trente-trois tours, tout le temps, même pour dormir
(Je ne sais pas comment tu fais pour fermer l'œil)
C'est un peu comme un visage qui ne se ferme pas
Comme un ciel sans tâches comme un été profond
Et l'amour que l'on a trop fait pour voir le jour
C'est comme un plafond bas sans surprises et sans chocs
Trois pyramides nues qui nous regardent, nus
Un froid comme une gare vide de toi, trop de gens qui ne te ressemblent pas
La ville qui s'éloigne et que j'ai vu à peine (une chouette en pierre et des rues sinueuses, du gris et du bleu, du bleu et du gris)
Le cœur plein de fruits et de non-dits – c'est comme si on s'était compris
Sans un mot sans un geste, étranger à figure humaine (et des cheveux rouges sous des ongles rouges)
C'est comme si la peur faisait de ma langue sa petite victime humide – peur de quoi peur de toi ou peut-être d'une autre moins loin, choisie avec plus de soin
C'est comme si je ne pouvais pas dormir sans être sûre que le jour se lèvera avec nous
Et que mes lèvres taisent l'énigme des tiennes, la grande question qui veut tout dire et que je ne dirai pas
Pas à haute voix


Dis, je peux rester avec toi ?