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23/03/2012

Souvenirs de la maison des fous





(Inspiré par L'attrape-cœur côté forme et Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi côté fond)


MARS
Et moi j'étais là, devant elle, bouche à demi-ouverte, les yeux immobiles et lisses comme du papier glacé. « La chimio n'a pas marché », qu'elle disait. Ca résonnait en moi, encore et encore, inlassablement, comme dans une foutue alcôve.

Je me souvenais de la dernière fois, à l'hôpital et tout. Ca causait de métastases à l'œsophage. Le toubib portait son masque de crétin désolé (un peu fané, patiné, trop usagé), celui qu'il arbore depuis la med school; des lunettes d'écaille, son ombre faite de velours côtelé et de tweed à carreaux. L'air con de ceux qui tuent. Et moi je l'imaginais, le soir-même, rentrer chez lui, se mettre les pieds sous la table. Raconter à sa femme comment s'était passée sa journée, ce qu'il avait mangé au déjeuner (des beans à la tomate et une tarte aux fruits de saison). Peut-être parler de Julie, ma Julie, avec ce même air de con fini peint dans ses yeux : une femme si belle, condamnée; si jeune, à la fleur de l'âge... Tout au plus, quelques minutes de profonde contrition - à quoi ça sert d'être médecin si tu ne peux même plus sauver des vies, hein chérie - et puis, il oublie. Le toubib oublie le sort de Julie. Ne me dites pas le contraire. Il y pense encore, quand ses enfants rentrent de leur putain d'école privée - avec club de lecture et cheerleaders, cinq mille balles par an ? Quand il tire sa femme - une fois tous les trois mois, et encore j'arrondis - et qu'il s'ennuie, tandis que le lit grince sur des ressorts trop vieux ? Quand il va au boulot, qu'il enfile sa blouse blanche - encore plus trompeuse qu'une robe de mariée -, sa montre en quartz (chiffres romains, qu'il ne connaît même pas) au poignet droit - et combien de morts a t-il annoncé après lui avoir jeté un coup-d'œil, un poignet gracile et déjà froid entre deux doigts dégoûtés... ?

AVRIL
A la fin, nous aussi, on a oublié.
On a avalé la nouvelle, comme Julie faisait passer ses gélules avec de l'eau gazeuse (combien elle en prenait, déjà ? Six, sept par jour ?). On a lâché nos angoisses, une à une, comme les cheveux de Julie qui tombaient, un à un (puis par poignées entières) dans le lavabo, sur le lino, dans le lit, dans son assiette. Et tout ça pour rien. « La chimio n'a pas marché. »

MAI
Elle n'aurait certainement pas voulu partir comme ça. Les tuyaux, les machines, et son ombre qui rapetissait - comme mon espoir amenuisé, comme les miettes de son sourire, deux lèvres trop blanches qui s'étirent comme pour vous dire trop tard.

Elle est morte à dix-neuf heures trente. Putain, j'aurais truqué toutes les horloges du monde pour qu'elle reste plus longtemps... !
Et là, on l'enterre, dans une boîte à sa taille, avec d'autres boîtes à côté. Colocation souterraine. Elle n'a jamais aimé mon humour, de toute façon. Mais elle aimait bien les boîtes, Julie, ça oui. Boîtes à thés, boîtes à chaussures, boîtes à boîtes. Elle ressortait tous ses petits trésors de temps en temps, faisait le tri.
Je te pensais pas avoir une boîte à toi aussi, un jour. Du bois, des fleurs, de la terre, et une pierre par-dessus.
Deux années séparées par un tiret, gravées, péremptoires. Comme une preuve. Comme si on pouvait te résumer à des chiffres...

JUIN
Je ne touche pas à ses affaires. Je ne rêve pas d'elle. Mais la moitié du lit est en trop. Son parfum sur l'oreiller ne part pas au lavage.
Et ses boîtes ne prennent jamais la poussière, comme si elle n'était jamais partie.



***


(MARS
Réveil en sursaut. Julie ouvre les yeux, fronce les sourcils. Je fais toujours des rêves étranges quand j'ai mal à la gorge.)





26/09/2011

Mourir de ne pas mourir



Il s'appelait Paul et portait un chapeau.


Par tous les temps, il se tenait là, au milieu des pavés, le feutre vissé au crâne, comme agrafé aux cheveux. Debout, une main dans la poche et la bouche boudeuse, on ne voyait que lui. De temps en temps, ses lèvres laissaient échapper un petit rictus. Il avait déjà cet air énervant des grands hommes.


(You

You walk on past

Your lips cut a smile on your face)



Et on a tenté – une fois, deux fois – de ne pas voir dans ses yeux gris l'ombre d'une invitation. Vaguement repoussé l'espoir qu'il parviendrait à comprendre ne serait-ce que le millième des choses qui s'étaient tues.


(And my honour's at stake)


Cet espoir qui ne meurt jamais vraiment, même si on s'était acharné à le démolir, à sauter dessus à pieds joints. Un inlassable, un grotesque espoir, un de ceux qui renaissent à qui mieux-mieux et qui vous rendent lâche et plus placide encore.


(If you don't stay tonight

I will take that plane tonight)


Combien de temps attendre encore, si l'on doit encore attendre ? Qu'attendre de plus avec moins que rien... ?


(I've nothing to lose, nothing to gain

I'll kiss you in the rain)



Alors on abandonne, on tente une fois de plus, avec quelqu'un d'autre, d'une autre manière, moins fort, plus longtemps. On se réinvente à l'infini. Et quand tout semble apaisé, quand l'accalmie se montre enfin, quelques vers de Pouchkine suffisent pour tout recommencer.



Mais faut-il vous dire mon malheur

Et ma sombre jalousie

Quand vous partez loin en promenade,

Quelque fois par mauvais temps ?

[…]

Je n 'ose réclamer de l'amour

Peut-être que tous mes péchés,

Mon ange, m'en rendent indigne !

Mais faites semblant ! Ce regard

Peut tout exprimer à merveille !

Me tromper est si facile !

Et moi si content qu'on me trompe !





Et toi, pourquoi tu dors encore... ?


Il s'appelait Paul et portait un chapeau.


04/04/2011

Les dessous d'une vie ou la pyramide humaine


Ugo claque la porte derrière lui - un coup sec, le verrou vibre. L'appartement est sens dessus dessous, mais à quoi bon le ranger ? A tous les coups, il trouvera ses affaires, sous les livres et les draps. Les affaires de Giulia, encore. Elle était partie comme ça, les cheveux défaits, les yeux pleins d'eau, la bouche à l'envers. Avec Ugo, jamais de c'est pas toi, c'est moi; pas de tu es trop bien pour moi. Soyons honnête...
J'y ai cru, c'est sûr. Je l'ai regardé un jour et j'ai su. Ses yeux dans les miens, et paf. Mince alors, je l'aime ou pas ? C'est niais, quand même. Surtout pour moi... Mais le sourire de ses yeux, et puis ses petites boucles. Ça a suffi. Pourquoi ça ne dure jamais, les joies des premiers mois ? Les découvertes ? On se croit les rois du monde, hors du temps et des autres.
Mais les jours, les semaines passent; on fête des anniversaires qu'on prend de moins en moins de plaisir à célébrer. Soirées télé, sorties ciné : rencontres réglées comme du papier à musique. Sous la couette, le corps de Giulia se dessine dans ses contours les plus nets, même dans l'obscurité : c'est du par cœur, les yeux fermés. De moins en moins étrangère, de plus en plus à moi. Hélas.
Elle prenait son croissant du matin trempé dans le café, deux sucres; la télé allumée, et retour au lit. Douche rapide, baisers mouillés, trois gouttes de parfum (deux derrière les oreilles, un dans le décolleté). Sortie dans Nancy, main dans la main ( la sienne de plus en plus molle et moite). Regarder les vitrines et y voir leur reflet (deux personnes gauches, dont un homme maussade). Parfois, Ugo surprenait le regard de Giulia, deux yeux curieux, soucieux (dis moi que tu m'aimes), aimants mais irritants, comme un chat qui se frotte aux jambes en miaulant insistement.
C'était toujours comme ça. Avec toutes les autres. Pourquoi ça aurait été différent avec elle ?

A quoi bon, pensait Ugo, en longeant les quais. A quoi bon ? Toutes les filles ont le même parfum quand elles s'en vont.



09/03/2011

Sans avenir

(La femme cerne un petit homme coléreux / qui ne veut pas rêver ni dormir mais connaître / Et qui refuse de mourir sans tout aimer)


Andy collectionnait les mégots. Mais pas n'importe lesquels. Des mégots de filles. Les filles qu'il ramenait chez lui.
Empilés les uns sur les autres, ils reposaient dans une petite boîte de Bergamotes de Nancy rouge et or, toute rouillée (Maison Lefèvre, fondée en 1840). Menthol pour la plupart, et puis des petits trésors. Des bidies, des cigarillos.
En général, Andy n'arrivait pas à mettre un visage et une bouche sur chaque cigarette. Sauf celle-là. La toute dernière.

Une bête clope fumée jusqu'au filtre, mais il se souvient que c'était une Camel. Le paquet trônait sur l'accoudoir du sofa et le chameau, impassible, tenait l'équilibre grâce à ses deux grosses bosses bien pleines. Une trace de rouge à lèvres. Elle s'appelait Hannah. Elle avait des yeux larmoyants, un air pathétique, qui fondait comme neige au soleil quand elle parlait. Elle disait en riant que Hannah signifiait la grâce, en hébreu. Elle n'y croyait qu'à moitié. Andy ne s'imaginait pas un autre nom pour elle.

C'était la seule qui, au réveil d'Andy, n'était déjà plus là. La seule aussi qui avait laissé un petit mot sibyllin sur la table de nuit. Pas de numéro de téléphone. Juste un :
« Andrew vient du mot andros, l'homme, en grec. Sois un homme et oublie moi. La gracieuse. »

Sauf qu'Andy est encore un enfant : dites-lui ce qu'il faut faire, il fera l'exact opposé. Et voilà, collection achevée. Il ne veut plus que les cigarettes de Hannah dans ses cendriers. C'est ridicule. A demander grâce.

07/01/2011

Nuits partagées


« - Je vous apporte mes voeux. - Merci, je tâcherai d'en faire quelque chose. » (J.Renard)




Et les caissons de basse font vibrer l'air, l'alcool et la déception coulent à flots. Une boîte de cigarillos au raisin trône sur la table basse. Un couple fait l'amour dans la chambre d'à côté: la voix rauque de Springsteen ne couvre pas les bruits du lit qui bouge. Clara fume sur le balcon, il est minuit deux, on est déjà demain. Derrière elle se font entendre des éclats de voix, on se jette des bonne année bonne santé et des bises claquent sur les joues rougies. Sous elle, dans la rue, des voitures se garent et klaxonnent sporadiquement.
Le chat vient se frotter à ses jambes en ronronnant. Clara le remarque à peine. Bon hé bien, deux mille onze: qu'est ce que ça change ? Cette année non plus je ne rédigerai pas de bonnes résolutions. Entêtée dans l'hiver. Clara jette sa cigarette par dessus le parapet en pierre. Ouais, à quoi bon ?
Elle fait glisser et claquer la porte-fenêtre: on la regarde, on l'attend. Elle décapsule une bière en tentant d'ignorer tout ce petit monde qui l'épie. Elle se retourne, les larmes aux yeux, la voix cassée. Bon bah, bonne année hein. Personne ne lui répond, on tourne la tête, on la trouve tellement misérable. Alors Clara attrape son duffle-coat, enfile ses Brandebourg en les maudissant tous et descend dans la rue mal éclairée.

Allez tous vous faire foutre avec votre bonne année, maugrée t-elle, les lèvres salées dans son écharpe en laine.




(Pour me trouver des raisons de vivre, j'ai tenté de détruire mes raisons de t'aimer. Pour me trouver des raisons de t'aimer, j'ai mal vécu.)

14/12/2010

Il faut bien y croire


« Tu sais, des fois quand tu ris, on dirait que tu pleures »

Camille sourit, il l'a dit comme ça, d'un air désinvolte, sans but précis. Lola ne sait pas trop comment réagir: son rire s'arrête net; son sourire pend, hésitant. Mince alors, il a tout deviné, pesta intérieurement Lola. Je suis si transparente que ça ? C'est vrai que ça ne va pas, en ce moment, et surtout avec George. Il est distant. Et même quand il est là, près de Lola, il est absent, il ne dit rien. On dirait un pantin. Un épouvantail avec un faux cœur, un cœur qui bat à contretemps.

Camille et Lola se sont rencontrés l'année dernière. Elle s'en souvient comme si c'était hier, c'était le jour de la rentrée: Camille avait bousculé Lola dans un couloir de la fac, s'était excusé puis présenté; et depuis ça, ils étaient inséparables.
Il lui disait des jolies choses, elle le faisait rire. Il avait la peau douce et il sentait la menthe poivrée. Ses mains étaient chaudes comme un pain qui sort du four, mais son rire lui glaçait le cœur. Un coup chaud, un coup froid. Parfois, elle avait juste envie qu'il se taise; le reste du temps, ne pas le voir ni l'entendre faisait trop mal à Lola. Elle voulait le secouer par les épaules, lui dire d'arrêter d'être aussi bon et beau, d'être aussi instable et sauvage. De toute façon, il ne l'aurait pas prise au sérieux. Il ne la prend jamais au sérieux. Très vite, elle avait commencé à trembler, à penser à lui tout le temps, pour une chanson, pour une odeur, pour une phrase qu'elle avait lue quelque part. Et quand elle s'en rendait compte, elle s'en voulait terriblement. Elle était d'un irrespect ! A se cogner contre les murs. Qu'elle pouvait se détester dans ces moments là. Penser à lui, alors que George est là, tout contre elle! si près qu'il pourrait l'entendre aimer un autre garçon que lui...


« Ça ne se voit pas trop, j'espère ? Vu de l'extérieur, je veux dire... »
« Non ne t'inquiète pas, je suis le seul »

Camille, le seul à pouvoir lire en Lola comme en un livre ouvert... Ils continuent à parler, à rire. Le tramway arrive en glissant le long du trottoir. Il est l'heure, l'heure des adieux. Lola soupire tout bas en pensant à la nuit qui l'attend. Camille prend la main de Lola, la serre tout doucement, et ses yeux sont drôlement las. Lola monte dans le tramway, un peu abrutie. Ils se suivent du regard tandis que le tram redémarre.
Mais George se tient derrière Lola, il voulait lui faire la surprise et l'attendre à la station. Il a tout vu sans comprendre. Au bout de quelques minutes, Lola fait volte-face et le regarde : des larmes ruissellent sur ses joues rougies et son maquillage a un peu coulé. Et mince.

Il sait.


(Du monde où nous rêvons de faire place aux autres)

10/12/2010

Et un sourire



(Il y a toujours un rêve qui veille)


Sophie a encore fumé. Elle a les pupilles toutes dilatées. Elles dévorent la pièce, on ne voit que ça.
Tout à l'heure, elle était accroupie dans sa salle de bains, sur le carrelage en camaïeu de bleu, et s'était juré que c'était la dernière fois. La dernière fois qu'elle fumait ? Ou la dernière fois qu'elle pensait à Paul ? Elle regardait les volutes s'élever et lécher le plafond. Ça la faisait penser à lui, encore. Et elle se surprenait à penser à lui rien qu'en regardant ça. De la fumée. C'est quoi le putain de rapport ? Ah oui. Paul est évanescent. Il est là quand il veut, un jour sur deux, quand ça lui prend, quand il a envie qu'on lui dise des jolies choses. Et elle est là, elle attend. Elle l'attend. Les malheurs de Sophie, tu parles.

Alors elle se ressaisit et tenta de penser à autre chose. Elle regarda droit devant elle. Sous le lavabo, il régnait un joyeux désordre. Une vieille boîte à gâteaux bretons, une bougie, un fer à boucler, des médicaments. Elle voyait son reflet dans les tuyaux. Une tête énorme avec un corps minuscule. « Bienvenue dans le monde de Sophie » siffla t-elle entre ses dents. La gorge pleine de fumée, elle se résolut à lire le mode d'emploi d'un shampooing qui traînait. Pour cheveux ternes et plats, Cien haircare, aux acides de fruits. Bingo, elle n'a pas pensé à Paul pendant l'espace d'une minute. Elle aurait du lire moins vite.

Elle se disait qu'elle avait envie de pleurer, juste comme ça. Mais elle n'a jamais réussi à pleurer en fumant. Dieu sait pourquoi. Et puis, elle n'avait pas envie que la soirée se termine, d'aller au lit seule et dans ses draps froids. Pas envie de dormir. Plus jamais, plus jamais dormir. Jamais dormir sans lui.

Il fallait relativiser : c'était son anniversaire. Sors toi de là, Soph. C'est pas tous les jours qu'on a dix-neuf ans. Alors elle est sortie, la porte a grincé derrière elle. Avec elle, le cendrier.

Et un sourire.



17/11/2010

A peine défigurée

Les Poupées Russes




Ils s'étaient rencontrés au concerto de jazz, dans la banlieue de Saint Louis. Ils avaient encore de la musique plein les oreilles, ça ne pouvait pas s'arrêter si brusquement. Alors, ils sont allés chez elle, c'était juste à côté. Ils ont écouté les vinyles de Chloe en sirotant du cognac.

Il avait envie, elle en avait envie aussi. Il était seul, elle n'était pas jolie.

Et puis quand Charlie s'est réveillé, il mit un bout de temps à réaliser qu'il n'était pas chez lui, mais dans un lit inconnu, qui sentait la lavande et le laiton d'un saxophone. Il tourna la tête vers Chloe. Elle avait un tout autre visage à la lumière du jour, qui perçait paresseusement les persiennes. Ses cheveux étaient d'un beau blond cuivré et encadraient un visage ovale, parfait. Ses lèvres très roses s'étiraient en un sourire figé et secoué par le sommeil. Ses paupières translucides faisaient bouger la frange de ses cils. Charlie pouvait deviner qu'il s'y cachait deux globes curieux, verts bouteille. De sa tempe à son menton se creusait la marque de l'oreiller. Adorable.
Elle n'était peut-être pas si banale, après tout.

Sans faire de bruit, il se redressa sur le coude et jeta un coup d'œil sur la table de nuit. Sous la lampe rococo reposait un exemplaire de One hundred years of solitude.
Le salon était rempli de vieux livres qui sentaient la poussière et de photographies entourées de petits cadres en bois. Des morceaux de vie.

Finalement, il avait bien envie de la connaître, cette Chloe. Il avait prévu de partir discrètement, sans laisser son numéro, comme d'habitude. Mais une fille qui s'appelle Chloe, comme la chanson d'Ellington, comment peut-elle être comme toutes les autres, hein ?

Alors bon. Tout le monde peut se tromper. La nuit, tous les chats sont gris. Faut croire que les filles aussi.

(Tu n'es pas tout à fait la misère / Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent / Par un sourire)

02/11/2010

Le dur désir de durer

L'auberge espagnole




Il pleut dehors.

Lucas tient la caméra. On l'entendra rire dans la vidéo. Elles chantent. Très mal mais elles s'en fichent, après tout elles ne sont pas là pour ça. Elles chantent très fort; et quand la musique s'arrête pour laisser sa place à peine refroidie à une autre, leurs oreilles bourdonnent désagréablement. Lisa a la voix qui déraille, ça fait beaucoup rire Garance. Elle sent l'alcool de banane, Lisa, de toute façon elle sent toujours le sucre. Elle danse avec de petits mouvements saccadés, avec sa grâce bien à elle. Ses grands yeux verts rient plus fort que sa gorge, et c'est beau à voir.

La pluie signe une trêve.

Elles grillent une cigarette près du pavillon, dans le jardin. Penchées au-dessus du muret, elles se chuchotent des petites choses, un sourire aux lèvres. Elles se voient souvent, mais Garance a toujours des rêves à raconter, des livres à conseiller, des films à critiquer, des ragots à déverser... Et parfois elles n'ont même pas besoin de parler. Lisa sourit une nouvelle fois. Sa Winston pendue aux lèvres, comme une petite luciole, lui donne un air imperturbable et sauvage.

« C'est mal famé par ici, la nuit. Je connais une fille qui s'est faite agresser, dans le coin, là-bas. »

Une dernière bouffée et la cigarette tombe quelques mètres plus bas, dans une petite gerbe d'étincelles.
« Attention au cactus ! »
Lisa se retourne, son visage est baigné de lumières et d'ombres. Elle est très belle. Garance veut la prendre dans ses bras mais Lisa court déjà pour rentrer.

La pluie est revenue.




29/09/2010

La grande maison inhabitable




(inspiré de Sa Majesté des Mouches et de L'écume des jours)



Roman s'était accroupi contre la porte en faisant le moins de bruit possible. C'était ce qu'il faisait d'habitude quand la crise arrivait : il fixait le chambranle d'un œil froid, se concentrait sur les pulsations de son cœur qu'il sentait battre dans ses tempes et même au bout de ses doigts, en dessous des ongles. Il avait fermé la porte après avoir demandé un peu de répit à Marylou qui recommençait à lui faire des scènes et avait tout simplement espéré que cela suffirait. Mais elle était derrière la porte, les yeux mouillés et désolés. Lui, il ne le savait pas bien sûr, il n'entendait plus rien, parce que sa respiration devenait difficile et de lourds râles s'échappaient de sa gorge sèche, fatiguée. Il sentait comme des moutons de poussière dans ses poumons, comme des grappes de cailloux pointus. Ou comme des nénuphars qui prenaient toute la place.

Il entendit un bruit sec et il sut que c'était le volet de sa tête qui se fermait, qu'il ne fallait plus rien en tirer. Il ouvrit la porte d'un seul geste et Marylou faillit tomber. Elle le câlinât, la voix douce et sucrée; le suivit jusqu'à la boîte à pharmacie. Roman prit le petit tube de collyre jaune - "++ hallu ophtalmo"- et deux Propofan, dans le petit boîtier vert.
Plus tard, dans la cuisine, ça sentait les fajitas et la migraine s'en allait decrescendo; mais Roman avait toujours cette impression étrange - celle des nénuphars.

Dans l'obscurité de la chambre, il prit son chapeau pour une tête tranchée et son pyjama pour un corps sans tête. Ses yeux voyaient toujours des choses qui n'existaient pas, qui ne pouvaient pas exister. Par la fenêtre, il aperçut la boulangerie du coin de la rue qui fermait boutique. Du pain chaud, pense au pain chaud. Il fondit en larmes et Marylou le retrouva endormi comme ça, assis devant la fenêtre, les doigts dans les oreilles comme pour se protéger d'une explosion, ou pour ne pas entendre l'évidence.

Il avait un peu de sang sur les mains.



15/09/2010

Même quand nous dormons

Match Point

Ils venaient de faire l'amour pour la seconde fois et ils ne se parlaient toujours pas. Lili tendit le bras vers la table de nuit pour attraper une cigarette. Elle plissait les yeux, parce qu'elle n'avait pas encore mis ses lentilles. Alex aimait bien la voir comme ça, mal assurée dans son brouillard bien à elle, elle avait l'air vulnérable avec ses yeux vitreux. Lili frotta une allumette en faisant mine d'ignorer le regard insistant d'Alex. Elle, elle se sentait comme une taupe et ne voyait pas en quoi la myopie était quelque chose de charmant. Elle n'attendait qu'une chose : l'opération au laser, zou; et pour ça elle économisait déjà depuis un petit bout de temps. Tous les jours, elle déposait sa menue monnaie dans sa grosse tirelire blanche en forme de cochon. Quand les pièces tombaient les unes sur les autres, ça faisait clonk clonk, et parfois Lili avait l'impression que c'était le cochon qui se réveillait d'un long sommeil, le groin grognon. A ce souvenir, elle esquissa un sourire, et deux grandes traînées blanches de fumée lui sortirent des narines.

Alex la regardait encore et cherchait ses mots. Pourquoi tu ne m'aimes plus ? semblait si pathétique, on aurait dit un gamin quémandant des friandises. Il la connaissait par cœur, et il savait qu'elle n'avait pas besoin de lui dire ces choses-là. Ses yeux avaient perdu leur éclat, sa bouche son sourire et son goût. Rien n'était plus pareil.

Lili se leva pour ouvrir la fenêtre et écraser sa cigarette dans le cendrier sur le bureau. C'était un cendrier qu'ils avaient acheté ensemble, dans une boutique de souvenirs à New York. Alex se souvenait de ce voyage comme si c'était hier: les MacDonald plus grands qu'un hall de gare, les boutiques de jouets à Times Square, les écureuils de Central Park... Et pourtant ce ne pouvait être hier, parce qu'hier elle m'aimait encore, se disait-il, impuissant.
Sur le cendrier, il y avait une grosse pomme bien rouge, comme un cœur amoureux.

Lili s'assit sur le lit et se tourna vers Alex. Elle ouvrit enfin la bouche et il retint son souffle. Elle lui glissa, la voix cassée : « Alex... Je suis malade. Je... C'est peut-être grave. Très grave, même ». Et Alex la regarda, terrifié, et il ne pense qu'à une chose, une seule. Il avait envie de lui dire qu'il aurait préféré qu'elle ne l'aime plus, en fin de compte.

Il était tellement triste que ses yeux étaient secs.


(Un jour après un jour / une nuit après nous)

16/08/2010

Grain de sable de mon salut


(texte inspiré par le dernier navet avec Jennifer Aniston, Coup de Foudre à Seattle)



C'était il y a des années, maintenant. Et pourtant il me semble que c'était hier. L'accident, je veux dire. C'est étrange, avant celui-là je n'avais jamais eu d'accident, même pas un doigt cassé; et après je suis devenu tellement prudent qu'un nouveau drame n'aurait pas été le simple fruit du hasard ou de la malchance, mais bel un bien celui d'une pure et simple malédiction.
C'était un vendredi. Je m'en souviens parce que le vendredi soir j'emmenais toujours Eleanor au cinéma ou au restaurant, parfois même au cinéma puis au restaurant. On discutait des décors, des détails et du jeu des acteurs en sirotant du bon vin rouge, dans un restaurant français ou italien. C'était notre rituel. J'y pensais dès le samedi matin et pendant toute la semaine, jusqu'au vendredi suivant.
Ellie n'était pas très féminine. Quand je l'avais rencontrée, elle portait un pantalon large et un pull informe, et elle m'avait intrigué au premier coup d'œil. Lors de notre première nuit, j'ai su que j'étais tombée amoureux d'elle : c'était une sorcière, une magicienne. Le jour, elle cachait sous le tissu de ses vêtements le tissu de sa peau, une peau de pêche, et brillante, et satinée. Le soir, elle enlevait un à un ses pétales, comme si j'avais soufflé sur un pissenlit pour le dévêtir de ses aigrettes.
Elle n'était donc pas très féminine, mais le vendredi soir elle sortait une belle robe rouge, une des seules dans sa petite armoire. Elle partait du principe que je la préférais ainsi, engoncée gauchement dans cette robe pivoine, trop grande pour elle. Le fait est, je m'en foutais : j'étais dingue d'elle. Et à chaque fois, pendant le film, je me retenais de ne pas faire valser cette foutue robe par dessus sa tête.
Ce vendredi là, il faisait froid et sombre, on était en janvier et des congères de neige s'épaississaient de chaque côté de la route. On entendait des chouettes hululer dans la cime des arbres. Dans la voiture, Ellie et moi parlions vivement, elle enjouée et les joues cramoisies par le froid; moi grognon, guettant un mal de gorge qui ne voulait pas s'imposer. Entre nos bouches s'épanouissait de larges et lourdes volutes de buée blanche, évanescente. Je crois me rappeler qu'on se disputait gentiment à propos de la couleur de la kitchenette, qu'elle voyait jaune et moi bleue. Elle insistait, disait que le jaune était tendance cette année et que c'était une couleur passe-partout; je ripostais qu'en temps que décorateur d'intérieur j'en savais un peu plus qu'elle sur la matière.

Et là, inexplicablement, elle a crié. Pendant une fraction de seconde, j'avais froncé les sourcils, que se passe t-il ? Et puis, Ellie a hurlé : « Davy ! » et j'ai tourné le regard sur la route. Là, à moins de vingt mètres du pare-choc - je n'ai jamais été doué pour évaluer les distances - se tenait un cerf, impassible, la tête tournée de côté, les yeux grand ouverts, éclairés par l'acuité lumineuse des phares. La parfaite caricature du petit cerf inoffensif happé par les lumières des phares, en fin de compte. La fraction de seconde suivante, j'ai pensé à ce que dirait Ellie dans d'autres circonstances : « oh qu'il est mignon ce cerf ! », aurait-elle dit d'une petite voix suraigüe, avec ses grands yeux noisette écarquillés. Et puis, elle aurait tout fait pour le ramener discrètement à l'appartement, comme la dernière fois avec l'écureuil qu'elle avait déniché dans le parc.
Penser à une telle chose m'a décroché un sourire, mais ce n'était pas drôle, ça n'avait pas le temps de l'être. Impulsivement, j'ai tourné le volant, ce qui m'a coupé le souffle en moins d'une seconde. Tout s'est passé très vite. Tellement, tellement vite.
Ellie a crié, et moi je ne pouvais pas, je sentais le cri enfler dans ma gorge mais je n'arrivais pas à déserrer les lèvres. Ellie a crié et elle m'a paru hurler pendant des heures, mais ça n'a duré que très peu de temps, en fait le cri a cessé quand la voiture s'est enroulée autour d'un poteau et que j'ai senti le pare-brise éclater et le sang couler sur mon visage. J'ai ouvert les yeux très vite, trop vite. J'aurais du les garder plus longtemps clos, et peut-être ne plus jamais les ouvrir à nouveau.

Mon nez saignait et il était sûrement cassé. En tournant ma tête vers Ellie, des os ont craqué dans mon cou mais je n'y ai pas prêté attention. Ses yeux me fixaient. Ceux d'Ellie. Des yeux vides, des yeux morts. Je haletais comme un chien essoufflé. Je suis sorti de la voiture, j'ai appelé les secours sur mon portable aux touches défoncées. Je ne pouvais pas penser, me dire qu'Ellie était partie, qu'elle était morte. Elle a du prendre un coup, les secours vont arriver, ils vont nous aider, tout ira bien. Je m'efforçais de garder espoir. Puis j'ai entendu un bruit près de la bordure de la route, et j'ai enfin levé les yeux. C'était le cerf, ce connard de cerf. Il me regardait de ses grands yeux et je crus déceler dans son regard quelque chose, quelque chose dont j'étais incapable de définir la nature.

Les secours sont arrivés et nous ont amené à l'hôpital. Sur mon lit, j'ai repensé au cerf. Au bout du deuxième jour, j'ai trouvé : c'était un regard accusateur, des yeux remplis de mort, au ras bord.
Quand le médecin est venu avec la nouvelle peinte sur le visage, j'ai su que j'avais vu juste.

Les funérailles étaient simples. Pas de fioritures, comme Ellie. Toutes les nuits, je rêve du cerf qui me répète tu es un assassin, Davy, un assassin; et je me dis qu'il a peut être raison.
Et je me lève, incapable de me rendormir. Je me fais une tasse de thé. Je regarde les photos encadrées dans le salon, sur la commode en bois. La maison est vide. Je suis tout seul, et j'attends que l'eau daigne bouillir. Mais j'attends patiemment. Après tout, ce n'est qu'une énième tasse de thé au milieu de la nuit, tout seul, debout dans la cuisine. Dans la cuisine jaune.








08/07/2010

Le temps déborde



Clémentine avait toujours le chic pour disparaître. Une fois, à l'occasion d'une partie de cache-cache, on l'avait cherché pendant cinq heures. On l'avait finalement retrouvé dans un vieux placard dans la cave, recroquevillée tout au fond, endormie. On l'avait mise au lit avec une tasse de verveine sans se poser plus de questions.
Mais aujourd'hui, Clém avait dix-sept ans et continuait son petit jeu. Joël avait fini par découvrir toutes ses cachettes, ses terriers, ses cocons; mais de temps en temps, elle disparaissait pendant quelques heures, et Joël l'attendait dans sa chambre, feuilletait les albums de sa bibliothèque ou dépoussiérait ses vinyles. Il avait fini par l'attraper, cette petite sauvage, il avait réussi à l'apprivoiser. Ou du moins, c'était ce qu'il croyait.
Lundi dernier, Joël n'eut pas son message matinal, et il eut soudain une mauvaise impression, l'intuition qu'il était arrivé quelque chose de grave à Clém. Alors, il fit le tour de Montmartre, du Marais, de tous les cafés préférés de Clém, du Jardin du Luxembourg. Il commençait à désespérer, et puis au loin, sur le pont Mirabeau, il vit une silhouette, une petite ombre rousse qui ondulait sous le soleil.
Elle était là, Clem, la tête entre les mains, les yeux fixés sur les reflets argentés de la Seine monstrueuse. Joël l'embrassa dans les cheveux, tout doucement. Clémentine ne disait rien. Et puis, elle commença à réciter le Pont Mirabeau, d'Apollinaire. Joël retenait son souffle. Quand Clém déclamait des vers, c'était mauvais signe, elle n'était d'humeur lyrique que quand elle était au trente-sixième dessous.

« Passent les jours et passent les semaines/Ni le temps passé, ni les amours reviennent/Sous le pont Mirabeau coule la Seine »

Quelques minutes interminables passèrent. Devant Joël, Clémentine commençait à respirer avec difficulté, oppressée. Il voulait lui dire « hé Mandarine, qu'est ce qu'il se passe ? » comme il le faisait toujours pour la faire rire. Mais quelque chose flottait dans l'air, et ce quelque chose ne lui inspirait rien de bon.
Elle leva les yeux vers Joël. Les belles planètes bleues étaient embuées de larmes. La bouche de Clém se tordait en une grimace douloureuse, les commissures quasi retournées, comme une parenthèse de peau rosie par le soleil brûlant.



« Mon père est mort... »


Clémentine tomba dans les bras ballants de Joël, pleurant à chaudes larmes, tenant à peine debout. La Seine allait plus vite, le soleil chauffait plus fort; et pourtant rien n'avait changé, tout reprenait son cours. Comme si de rien n'était...




Vienne la nuit, sonne l'heure. Les jours s'en vont, Clém demeure.