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30/07/2012

Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves


Le temps passe et les rues changent.

Rue des M., sur la vitrine de l'agence de voyages, s'étale une bannière du type

  
Vous ne vous êtes jamais demandé quels commerces perdureraient d'ici un an, dix ans, cent ans ? Certains nous surpassent en années, d'autres ne sont que passagers – faute de clients, parfois. De temps à autres, il suffit de lever les yeux pour retracer l'histoire.


Et bien souvent, il n'y a aucun lien : la bonneterie laisse sa place à une couscouserie familiale, ou le lavomatic s'incline devant une banque. Et chaque dépôt de bilan enchaîne une série de pronostics (agro-alimentaire ? Compagnie d'assurance ? Librairie d'occasion ?) tous plus ou moins improbables.

Alors, en passant devant cette boutique à l'abandon de la rue des M., je me surprends à schématiser un endroit à moi, pour moi.

J'imagine une brasserie – sentant le vieux et le renfermé – dans la veine des pubs anglais, remplie de fauteuils en cuir éventrés. A l'étage trônerait un billard en fin de vie (tapis zébré de coups manqués, deux ou trois boules manquantes). Une petite terrasse, jardin minimaliste, exposerait ses quelques tables bancales, en bois d'acajou un peu patiné. La carte y serait simple : les fish and chips et les crêpes au miel règneraient en maîtres absolus. Il y fera toujours bon vivre, et surtout en hiver, grâce à la cheminée en face du bar dans laquelle crépitera un feu imperturbable – on y déposera pas loin nos chaussures trempées par la neige de janvier.
Les cendriers et les ventres seront pleins à craquer.
Une bibliothèque longera tout le côté droit : des pages s'échapperont de quelques ouvrages trop anciens et l'on passera trop de temps debout à parcourir l'étalage au complet, puisque le gérant – feignasse notoire – se refusera à un ordre quelconque (chronologique, alphabétique ou autre).
Un jukebox qui ne marche qu'en francs fera sa loi : à la fin, on ne remarquera même plus que c'est toujours la même chanson de Michel Berger qui repasse en boucle, inlassable. Ce ne sera qu'un fond sonore aux derniers ragots, aux longues discussions sur le temps qu'il fait ou aux concerts à venir.



Quelques jours plus tard, j'emprunte de nouveau la rue des M. En fin de compte, c'est un énième salon de coiffure qui s'installe.
J'aurais du m'y prendre plus tôt, je bougonne en continuant mon chemin.







19/07/2012

Où la vie se contemple tout est submergé





(J'ai écrit beaucoup, mais j'en ai dit si peu encore.)

La cartouche de cigarettes que j'ai acheté à Oman se vide peu à peu. Les jours passent, ils s'égrainent en entraînant dans leurs sillons mes derniers souvenirs népalais. J'ai le cœur qui se serre, le ventre qui se noue. Parties, les montagnes, j'ai retrouvé des rues régulières, des gens gris et taciturnes. Les Namaste ! si chaleureux ne résonnent plus à mes oreilles, c'est tout juste si l'on me marmonne un bonjour en passant...

Un mois plus tôt, j'étais sur le toit du monde et je nouais des étoles de soie aux drapeaux de Thorong Pass – on m'avait dit que le vent qui y claquait exauçait tous nos vœux.
J'ai vu des hommes, des femmes et des enfants marcher pieds nus sous soixante-dix neufs fontaines sacrées et remplir leur bouteille de Sprite à la bouche des sources.
J'ai vu des corps réduits en cendres. J'avais les yeux plein de fumée de bois de santal et des enfants nageait dans l'eau noire. Les mendiants sacrés étaient presque nus, le nez et les cheveux blancs, le visage rouge sous la poudre, comme des clowns en négatif.
J'ai appris qu'on ne devait tourner autour d'un temple bouddhiste que dans le sens des aiguilles d'une montre. Toute une foule qui marche dans le même sens – la vague humaine aux mille bouches pour une seule prière.
J'ai lu des livres d'or à la sortie des monastères, vu des signatures de français, de canadiens, d'américains... Je me disais que c'était étrange, quelque part, de se dire que je ne connaissais pas ces gens là, mais qu'à un moment de leur vie et de la mienne, on s'était retrouvé au même endroit, on avait partagé les mêmes pas et la même ombre.
J'ai rencontré une famille indienne qui m'a tout de suite prise sous son aile, m'offrant des gâteaux secs et me prenant en photo, avant de me saluer, mains jointes et noires de henné, et de partir d'un pas habitué sous une mousson parfaite.
Je suis entrée dans des temples après m'être déchaussée – collections de sandales et au milieu, cherchez l'intrus, une paire de Converse salie par la boue des rues – et des grains de riz des offrandes restaient – rien à faire – collés sous mes chaussettes.
J'ai vu des enfants aux joues cramoisies de soleil courir après nous pour nous quémander des sucreries ou des jouets. Il ne me reste d'eux que de grands yeux curieux qui me scrutent à travers le voile de mes polaroids.
J'ai regardé mon guide mélanger son riz et ses lentilles pour manger son dalbat avec ses doigts. (J'avais l'air de quoi, moi, avec mon Baccide?)

-----retour à Kathmandou (et à la civilisation), le 23 juin, sur le vif :

C'est comme si la ville entière me criait « Welcome back ! »
Le linge pendu aux balcons et les drapeaux à prières sur les terrasses claquent au vent comme pour me saluer en passant
Les odeurs d'encens dans les rues me reviennent au nez et en mémoire comme de vieux copains qui se blottissent dans mes bras après des semaines d'absence
Même les étoiles clignotent un peu,dans l'air doux de la nuit qui tombe, en un clin-d’œil géant
Même les chiens errants crient mon nom parmi les éternels klaxons
« Welcome back ! » « Welcome back ! »


Valises agencées dans le ventre vorace de la voiture de notre agence. Départ, le grand départ :

Mon père me dit « alors, tu ne verses pas une petite larme? »
J'esquisse un sourire. Je n'ai jamais autant lutté pour garder les yeux au sec.
Par la vitre, un monde s'entête à fondre et à m'oublier.

(Sur ma carte de trekking, j'ai tracé des croix pour bien visualiser mon parcours. C'est bête à dire, mais il a la forme d'un cœur.)
Aujourd'hui, j'ai une tête de Buddha autour du cou, un cd de prières tibétaines dans mon lecteur, je fais brûler de l'encens de bois de santal et je bois même du thé au lait : rien n'y fait. On ne peut pas ramener tout un pays avec soi dans sa valise. J'ai laissé à l'aéroport :
deux kilos et un teint d'albâtre,
les Ganesh miniatures qui pendouillent aux rétroviseurs des chauffeurs de taxi,
l'odeur des livres d'occasions de la librairie à côté du guest house,
le goût de la bière locale,
les couleurs des montagnes au Mustang, qui rappellent le Far West où je ne suis jamais allée,
les yeux de mon père qui se plissent quand il prend une photo,
les muscles qui tirent dans les montées,
les orteils qui se plient dans les descentes,
les champs de cannabis à perte de vue,
la crème solaire qui n'a servi à rien,
les caravanes de mules, clochettes au cou, qu'on entend arriver,
la TAILLE des moustiques,
et bien plus que je n'en saurais dire encore.

Et moi qui ne fais jamais de sport, je m'attendais à quelque chose de plus extrême. Mais c'est comme si mes pieds, d'habitude si gauches et si lourdauds, savaient cette fois exactement comment s'y prendre. Comme s'ils savaient à quoi s'attendre... Ils étaient bien les seuls.
Et pourtant, je pensais être assez informée. La bibliothèque de la maison regorge de livres sur le sujet, les bambous poussent à foison chez moi, et je me rappellerai toujours de la musique traditionnelle que l'on écoutait dans la voiture, vitres ouvertes, à toute allure.
Rien au monde n'aurait pu prévoir ça.

Quand on me dit "alors, le Népal ? Comment c'était ?", je ne sais jamais quoi dire. Je ne sais pas mesurer. Alors je réponds, l'air embarrassé "c'est dépaysant" et je me lève pour aller commander une autre bière au bar.
"C'est dépaysant"...C'est facile, passe-partout, c'est vrai, mais terriblement réducteur.

(Je n'ai pas besoin d'en parler avec lui. Je n'ai qu'un mot à dire, et il comprend.)




Une dizaine d'années auparavant, une étrange tradition familiale vit le jour.
Mon père décida d’inviter chacune de ses filles, l'année de ses vingt ans, à parcourir avec lui ce petit bout de terre, ce pays minuscule pris en sandwich entre deux géants.
Je suis la petite dernière et le cycle s'achève.

Quand je raconte cette anecdote, on me dit que cela ferait un bon sujet de livre... Ils ne croient pas si bien dire ; je ne fais qu'écrire depuis mon retour.

26/04/2012

L'avenir d'une agonie







Oh baby can't you see, it's shining just for you
Loneliness is over, dark days are through
They're through



Le temps donne sa démission. Les équations nouvelles se ramassent à la pelle, je connais mes inconnues.
Grains de beauté = points de suspension
Bras = parenthèses
Cœur = ensemble vide (?)

Un jour, seize jours, trente-deux jours, le goût s'atténue et les marques s'estompent
Un tour, deux tours, trente-trois tours, tout le temps, même pour dormir
(Je ne sais pas comment tu fais pour fermer l'œil)
C'est un peu comme un visage qui ne se ferme pas
Comme un ciel sans tâches comme un été profond
Et l'amour que l'on a trop fait pour voir le jour
C'est comme un plafond bas sans surprises et sans chocs
Trois pyramides nues qui nous regardent, nus
Un froid comme une gare vide de toi, trop de gens qui ne te ressemblent pas
La ville qui s'éloigne et que j'ai vu à peine (une chouette en pierre et des rues sinueuses, du gris et du bleu, du bleu et du gris)
Le cœur plein de fruits et de non-dits – c'est comme si on s'était compris
Sans un mot sans un geste, étranger à figure humaine (et des cheveux rouges sous des ongles rouges)
C'est comme si la peur faisait de ma langue sa petite victime humide – peur de quoi peur de toi ou peut-être d'une autre moins loin, choisie avec plus de soin
C'est comme si je ne pouvais pas dormir sans être sûre que le jour se lèvera avec nous
Et que mes lèvres taisent l'énigme des tiennes, la grande question qui veut tout dire et que je ne dirai pas
Pas à haute voix


Dis, je peux rester avec toi ?

02/03/2012

Le devoir et l'inquiétude





NANCY 3



PLACE STANISLAS


J'étais debout contre la façade de l'opéra et j'attendais E. Mon attente fut de courte durée : je vis sa silhouette se dégager du brouillard et je reconnus – on ne peut la confondre avec aucune autre – sa démarche chaloupée, une allure de danseuse, sa grâce en mouvement sur les pavés glissants. J'y aurais succombé, à ses pavés, je serais tombée une ou deux fois en l'espace de seulement quelques mètres, avec ma maladresse habituelle.

Pas elle.


Ses joues très douces – rosies par le vent, deux petites boîtes de peau pleine de froid – effleurent les miennes dans un silence qui fait tâche, par rapport au vacarme que crachent les portes d'entrées. Elle agite son parapluie en me racontant sa journée. Je l'écoute, la tête penchée, les cheveux dégoulinant de pluie sous mon béret trempé.

Un jeune blond déchire mon ticket à l'entrée et je monte lentement l'escalier en marbre, un bout de papier dans chaque main, l'air nonchalant et un peu bonhomme : un petit pantin en chiffon chez les grands hommes.

La magie du brouhaha s'opère : l'orchestre se met en branle, tout doucement d'abord, comme s'il avait dormi cent ans, puis de plus en plus fort. Les cuivres parlent aux violons qui répondent aux hautbois et ainsi de suite, c'est sans fin, à la fin. Le chef-d'orchestre s'agite – c'en est même comique, ce petit être de rien du tout qui commande tout un peuple avec un bout de bois.


Et moi, je tourne la tête vers E. jusqu'à ce que le rideau se lève. Les lumières du décor se reflètent dans ses grands yeux verts. Et sa bouche, s'ouvrant et découvrant ses trente-deux airs entêtants, éclipse tous les bruits sous la voûte; tandis que sous mes cuisses, le strapontin gémit faiblement – protestation de l'écho, tristes shhhht aux gradins du dessous.



J'ai fait du lyrique avec un peu de plastique.


28/01/2012

La vie immédiate




NANCY 2



GARE


Je t'aurais raccompagné, tu sais. J'aurais gardé les mains dans les poches pour ne pas être tentée de fourrer mes doigts dans la tienne. Je n'aurais pas insisté pour que tu restes plus longtemps. J'aurais peut-être hésité à entrer; je n'aurais pas voulu voir le numéro orange vif de ton train sur les panneaux des départs, et à l'heure clignotant sans répit comme une paire de gifles sur une joue nue. Je t'aurais peut-être laissé Place Thiers – l'endroit sans doute le plus laid de Nancy – et serré contre moi, nonchalamment et sans aucune chaleur, pour ne pas trahir les révolutions qui s'opéreraient en moi (souffle court, cage thoracique comme rétrécie au lavage, tremblements d'écolière incontrôlés dans les métacarpes et la lèvre inférieure).

Ou bien je t'aurais accompagné au quai numéro un.

Tu trainerais ta petite valise derrière toi, les roues couineraient un peu, oppressées ; tu sifflerais un air impatient, l'air détaché ; je regarderais ma montre pour paraître occupée. Je t'embrasserais les deux joues le souffle coupé, mais je sentirais fatalement ton parfum, mélange de vin, de cigarette et de savon de Marseille. Je simulerais un retard quelconque pour ne pas te voir monter dans la voiture 18. Je ne saurais pas si je suis censée te faire un signe de la main ou partir immédiatement, une fois les portes closes.

Alors je sortirais par les portes automatiques, le vent serait glacial et j'aurais peur de pleurer (par moins dix, les larmes sont des armes blanches : des stalactites d'eau salée collés aux cils). Des hommes d'affaires déjeuneraient au Flo, l'air suffisant et plein d'arrogance. J'aurais la gorge sèche, je fumerais une cigarette devant l'Irlandais – avant de me rappeler que tu m'y avais emmené un jour, j'avais bu un thé glacé, et toi un Expresso. Peut-être que j'aurais envie d'un café, à ce moment là. J'irais aux machines de la gare, boire un pseudo crème à l'aspect peu engageant, avec beaucoup trop de mousse et pas assez de sucre. On me demandera sans doute de la monnaie, je bafouillerais sans doute une piètre excuse.

Et puis, tu serais là, dos à tes wagons qui défilent, l'air perdu et la bouche entrouverte. Je te regarderais sans comprendre de l'autre bout du hall et en te rejoignant, tu n'aurais même pas un mot à dire. Nos bouches cousues rendraient tous les trains en retard.


(Mais je n'ai de l'amour qu'au conditionnel.)


COURS LEOPOLD


( Surtout à l'automne. Les marrons, principalement. Les marrons, surtout. Et les feuilles, aussi. Les feuilles mortes, sur nous.

A force je ne me rends même plus compte que c'est là où on s'est aimé, détesté, désaimé ; à force je ne fais même plus les comptes – je t'y ai embrassé dix, cent, mille fois; à tout heure : matin, midi, soir, sur ce banc (toujours sale, chewing gums collés au dossier, traces de pas ou que sais-je encore) près de la statue (marbre froid marches trop hautes ou trop basses c'est selon) à l'arrêt de bus, à demi-cachés (et combien de fois l'as-tu raté ce bus ?) Il fut un temps où c'était un jeu, où cet espace était à nous (mais qui nous l'a pris, dis moi... ?)

[Là où on s'attend quand on n'attend plus rien d'autre que nous plus rien d'autre que tout

où l'on dessine encore une figure fanée fatiguée effacée le front figé dans un âge imparfait et la peau trop brune sucrée salée sous la langue qu'on connaît

Là où on s'aimait toujours plus fort, collection de craintes rangée et remise à plus tard, c'était pas l'heure de nos tissus d'incohérences – qu'on tissait chaque jour et défaisait la nuit, comme Pénélope, pour nous donner plus de temps, plus tard, plus loin

Là où on ment où on feint où l'on fait semblant d'avoir faim pour ne manger que les miettes de ton pain et les tristes restes des jours heureux]

Là où, en fin de compte, ton nom a pris une couleur nouvelle. Celle d'une autre vie, pleine de « si » et de remords en forme de oui. )


Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un raccourci comme un autre pour rentrer chez moi, ou un passage obligé après des verres trop grands : on éponge la liqueur en s'engraissant le cœur, une boîte de frites pour deux euros, les doigts moites d'huile et la tête lourde – boules de billard qui s'entrechoquent, viande à kebab qu'on découpe, commentaires bruyants à la table à côté.


J'ai empilé du bruit sur toi.




VIEILLE VILLE


La vieille ville fait de moi une vieille fille.

J'étais légèrement ivre en sortant du Médiéval et les pavés de la rue Saint Michel me faisaient mal aux pieds. Les quelques restaurants de la Grand Rue déversaient des effluves persistantes de fromage – ça me donnait mal au cœur, après toute cette mauvaise bière que je m'étais entêtée à boire.

Mes longues envolées lyriques de tout à l'heure me revenaient très lentement en mémoire. Je souriais pieusement, les dents cachées derrière la honte pudique de l'éthylisme et ma fine écharpe – piètre bouclier contre le froid et le vent de minuit.

Un homme me siffla Square Bichat. Un chien aboya un plus bas. Une voiture, vitres baissées, déversa une mélodie – puissante, toute de cris et de basses – puis me dépassa à vive allure. La retombée du silence, trop soudaine, me fit frissonner.

Je sifflai sous la porte de la Craffe, l'écho remplissait les arcades de duplicata de moi. Miroir sonore de mes petites hésitations. La neige, tamponnée d'allées et venues, riait sous la maladresse de mes semelles. Quand je rentrai chez moi, toutes les lumières étaient éteintes.


Et de l'autre côté de la ville, quelqu'un tombait amoureux. Ce n'était pas de moi.









à venir : PLACE STANISLAS, PEPINIERE



16/01/2012

Capitale de la douleur





NANCY 1



CENTRE VILLE


Je n'ai jamais connu pire que Nancy en période de soldes.


Tout respire la cupidité et l'impatience. On entend des cliquetis de pièces aux caisses des grands magasins, un brouhaha à peine humain, les cris des codes-barres qui changent de mains.

Clients à la démarche saccadée à mi-chemin entre le robot et le mort-vivant, discours pré-mâché aux traditionnelles envolées (ah bon, c'est la nouvelle collection... ?). Les boutiques déversent une masse rectiligne de la caisse à l'entrée et vomissent un flux de sachets et de sacs en carton, parfois un bruit strident et désagréable se fait entendre à la sortie – bip bip (c'est pas moi, j'ai rien acheté). La rue Saint Jean est presque impraticable, les talons tapent le bitume avec un enthousiasme à la limite de la décence : les femmes marchent vivement en traînant devant elles une poussette grinçante – un homme peu motivé les suit, mains dans les poches – ; un petit groupe rit à gorge déployé, le mendiant devant la banque profite de l'affluence pour crier plus fort sa famine (mais non, on ne lui accorde pas un sou, on a déjà trop dépensé en futilités).

Mais là, au milieu de la rue, un jeune père accroupi débarbouille son petit garçon, peinturluré de chocolat et de miettes à peine identifiables. L'un a des lunettes cerclées d'écaille, des boucles brunes et un petit mouchoir vert à la main, il a dans sa voix l'intonation faussement sévère des parents aimants, dispute son fils avec peu de conviction, le menace gentiment – si tu ne peux pas manger plus proprement... etc – et le garçon, à moitié caché dans un bonnet bleu, trois fois trop grand pour lui, lui répond poliment – oui papa je ferai de mon mieux – et esquisse un sourire dévoilant sa dentition fragile et incomplète.


Et moi, je ne sais pas si je suis censée m'attendrir devant une telle scène d'amour filial ou continuer mon chemin et faire mine de rester sceptique. Mais derrière la façade du temple protestant se couche déjà le soleil, c'est une nuit de plus, et une journée de moins.



OBERLIN


Les péniches glissent sur l'onde grise du canal. Pas un bruit ne vient les déranger. Quelques détritus flottent : des prospectus désormais illisibles, des mégots de cigarettes. Des bouteilles vertes à moitié émergées fendent l'eau de leur tête ronde. Le café de la Marne trône, imperturbable, vide et blafard, ses gouttières dégoulinantes de pluie. Une mouette survole les tables en terrasse et se pose au milieu du trottoir; je tourne la tête, met ma capuche d'une main pressée et continue mon chemin.

Dépassant des toits rouges et de la peau des briques, le clocher de Saint Vincent de Paul s'impose, très humble, dans un halo froid et jaunâtre – de loin, on dirait du papier mâché. Je me souviens de n'y être jamais entrée, moi, à Saint Vincent de Paul. La porte est encore fermée. Ce ne sera pas pour aujourd'hui, donc.

Je regagne le Clos D, les pieds mouillés, les chaussettes infusées de pluie. La mouette de tout à l'heure me dépasse en riant. Marre toi, vas-y. C'est vrai, je devais bien avoir l'air comique, trempée de haut en bas, les yeux fous, cherchant ton nom sur les bateaux. Mais ces idiots ne s'appellent que Niagara ou Kelly.




FAUBOURG DES TROIS MAISONS


Je n'aime pas y acheter mes cigarettes. Le buraliste de la rue C.Keller est vraiment trop bavard. Il vous pose tour à tour des questions indiscrètes et des devinettes trop compliquées ; lance des slogans qui se veulent comiques ; et, sans jamais s'en lasser, fait l'apologie des jeux de hasard d'une voix tonitruante.

Le vent fait danser les décorations de Noël accrochées aux arbres, il y a fort à parier qu'elles y seront encore d'ici un mois ou deux. Mais ce n'est pas le temps qui manque, ici.

Un couple aux cheveux blancs descend la rue et parle tout bas. Leurs mains se frôlent et se devinent. Je les croise toujours à l'heure du thé aux Trois Bagnoles. Enfin, le Midi Pile. C'est idiot, dans le quartier, il ne sert à rien de changer les noms des commerces, les Anciens ne se feront jamais au nouveau. On ne parlera jamais du Primeur, mais du Malplate, alors que celui-ci n'existe plus depuis vingt ans au moins.

A la supérette, j'empile des paquets de biscuits les uns sur les autres et ma tour de Pise comestible s'effondre sur le tapis roulant. Je sors ma carte bleue et tente de me souvenir de mon code (à la place je pense à la pub, celle où la vieille dame a tatoué le sien dans l'oreille de son chien, c'est malin, ça me déconcentre).

Le caissier a un faux air de Gael Garcia Bernal. Des yeux verts à se damner et une barbe de trois jours. Son alliance brille quand il me tend le ticket de caisse. (Ça, c'est fait.)

Je sors les bras chargés et boutonne mon manteau. Le vent est frais et le ciel est constellé de nuages bas. Le cadran de ma montre m'affirme que je suis en avance. Mais ce n'est pas le temps qui manque, ici.




17/12/2011

Sans rancune

Chico Marx



J'ai toujours bien aimé le regarder fumer. Je ne sais pas pourquoi. La manière dont il tenait sa cigarette, ou comment il plissait les yeux. Ou sa petite bouche qui grimaçait un sourire un peu mal à l'aise. Je ne sais pas, au fond.


Il était là, contre le chambranle de la porte. Un peu plus tôt, j'avais tapoté le lit pour qu'il se mette plus près de moi, mais il avait refusé. Trop dangereux, avait-il dit. Sur le coup, ça ne m'a pas fait grand chose – le rhum coca m'avait déjà rendue bien docile. La radio passait une chanson d'amour, ça tombait mal.

Tout le monde était au courant de sa venue, sauf moi – surprise pour mes vingt ans. Il avait sonné, il était monté, avait fait la bise à toutes les convives qui me jetaient des coups d'œil complices. Et moi, fidèle à moi-même, je ne savais pas où me mettre. Je déchirais les papiers cadeaux en morceaux, je disais des inepties que je mettais sur le compte de l'alcool, je cachais ma nervosité tant bien que mal.

Conversation on ne peut plus banale – la famille, la fac, les invités. Ma bouche me brûlait de ne pas lui dire ce qu'il fallait dire et je n'osais même pas le regarder. Je me souvenais trop bien de ses yeux, couleur de notre été, d'un soleil que j'aurais bien voulu garder un peu plus longtemps pour l'hiver et les eaux froides. Mais j'avais oublié son parfum lourd et prenant, son rire si communicatif et la cicatrice au-dessus de sa joue, comme une longue larme rouge, qui le faisait ressembler à un clown triste.

Il est parti après minuit. Je me suis faufilée juste avant que la porte ne se referme sur lui et l'ai serré contre moi. C'était l'adieu que l'on n'avait pas eu. C'était le coup de poing qu'il me fallait. J'entendais derrière la porte les commentaires bruyants des convives et leurs yeux curieux collés au judas. Et ses excuses bafouillées, toujours avec ce même sourire gêné, maladroit. Ma bouche greffée à son cou retenait son souffle. Il s'est échappé brusquement, m'a jeté un au revoir hésitant en dévalant les escaliers.

Je n'ai pas voulu le voir partir par la fenêtre. J'aurais sûrement espéré qu'il se retourne. J'ai tué mes soupirs à coups de cailloux. J'ai ravalé la pierre que j'avais dans la gorge.



Et la musique que crachaient les enceintes ont rempli l'espace vide, quelqu'un d'autre a pris sa place sur le pouf près du sofa. Là-bas, il n'y a plus qu'une empreinte poussiéreuse de son passage, une vague senteur d'orgueil qui se fane et une bouteille vide qui trône sur la table basse.

12/12/2011

Suite


Aiguilles du ciel à deux balles. Je ne vous ai jamais plus détesté qu'aujourd'hui.

Et vas-y que je traîne ma valise à deux à l'heure. Je vous en prie, je vais juste attendre que vous daigniez arrêter de me faire perdre mon temps. Un rendez-vous ? J'ai une tête à avoir un rendez-vous ? Oui bon, c'est vrai, je ne suis pas en retard, non. Pour quoique ce soit. Pour une fois. Je veux juste marcher un peu, là, pour m'éviter de penser, j'ai le droit ? Marcher, vite et droit, pour l'empêcher de revenir.




Tu es là où on n'attend plus las d'attendre non Las d'entendre la symphonie d'un siècle mourant

Tué là ou on n'attend pas où tu vous Ils ont tous la même peau et ça ne fait même plus mal Le temps les temps où tu n'es pas là comme je regrette le temps où tu étais las quand les remords étaient cachés sous le sable et mes pieds sur le mur quel mur déjà Tu sais toi et moi le parapet... Oui celui-là peut-être qu'il est tombé peut-être qu'il est repeint aussi tu te souviens les aquarelles improvisées toi et moi sur la pierre métaphore au rabais C'était surtout toi et moi nous dans la mousse dans la buée de deux bouches jamais collées mais j'étais remplie de tout ce qu'il fallait dire et –

Pourquoi faut-il que le soleil se lève (il fait toujours nuit là-bas ? sur toi ? dans moi) et les hanches et les manches du lundi au dimanche elles crient ton nom Étouffé sous les draps mais ça je ne le dirai pas L'orgueil est plus fort et c'est toi oui toi qui as tort mais et moi mes émois ce n'est qu'un bout de temps ça me passera ce n'est qu'un peu de saisons que je gâche sans raison et si je parlais

mais je suis lâche –

Rend moi mes cathédrales je veux mes quais mes aimés mes quittés et les rires que je ne pensais qu'à moitié Et l'écume qui vient lécher mes pieds Et mon journal et mon café Oublié le filtre pas fait exprès


Morsures et paquets de nerfs, un peu plus un peu moins C'est rien Quand tu es loin Pas le temps de pleurer c'est l'heure de ma verveine (mais même les morceaux de sucre et le sachet tout rabougri me font penser à toi, c'est vraiment pas de veine)

A toi à moi, à l'improbable à la surprise en forme d'aveu à nos conflits muets à deux - pas besoin de le dire tu le sais je le crie en sourdine c'est mon secret livide celui qui dîne de mes amours pourries comme des fruits trop mûrs c'est mes talons qui claquent c'est mon baume des mutiques c'est le déjà-vu arrière goût métallique


(Buvons pour ne plus se souvenir pour ne plus se mentir)


Je reprends ce que j'ai donné ce que je t'ai légué les mains les seins la bouche et les mots qu'elle a jeté J'efface et je ne laisse plus rien J'irai creuser pour les reliques celles de mes ans fantasmés jamais justes Trop jeunes Pas au programme arithmétique de ta persistance ton impertinence Et tu sais que j'ai raison Mais tant pis viens me chercher tu seras pardonné dépêche toi Je n'ai jamais aimé les aéroports c'est plein de gens qui s'aiment trop fort –



Et mince ! J'aurais mieux fait d'aller au duty-free.



15/11/2011

Air vif




« Etre parisien, ce n'est pas être né à Paris : c'est y renaître. » (S. Guitry)

Le vent lâchait ses bourrasques et la brise me frappait au visage à la sortie du métro. Il faisait claquer les petites annonces accrochées aux lampadaires et soulevait même la jupe de quelques femmes pressées. Elles se recouvraient rapidement les cuisses d'un geste un peu impatient, sans doute habitué, avec une moue agacée à peine esquissée sur leur visage trop lisse.

Là-bas, le soleil s'étirait et se couchait dans des draps faits de faux brouillard, un ciel comme je pensais ne plus jamais en voir : rose et bleu zébré de gris, comme lacéré, suturé, mal cicatrisé. La grande métallique, la dominante des cartes postales, se dressait au loin (le troupeau des ponts bêle ce matin) - et les Tuileries s'étalaient, jungle plate et pâle, opale fidèle, sous les rayons qui fléchissaient.

Le chignon d'Agathe bougeait quand elle marchait. Elle me jeta un regard, acheva sa cigarette - l'oppressa sous sa semelle agacée. De sa gorge sortait doucement de lentes volutes blanches et bleu cobalt.
« On va s'asseoir ? »

Clic, clac. Photo prise. Elle me voulait nette au milieu d'une foule floue. Pendant qu'elle réglait la mise au point, je m'efforçais de sourire, concentrée. Mais je pensais à Poitiers.

Un petit garçon - boucles blondes, manteau boutonné jusqu'au cou - s'appliquait à sauter sur chaque plaque qui ponctuaient le trottoir, en évitant soigneusement le sable entre chacune d'entre-elles, comme s'il s'agissait d'une mare au diable cachée, de mâchoires de colosses ou de l'antre d'un monstre vorace. Et à chaque fois qu'il s'élançait pour rejoindre une des berges (là où je serai enfin en sécurité), on l'entendait compter à voix haute (à la une, à la deux...) en prenant son élan, comme pour se donner du courage.

Deux hommes en vélo (l'un d'eux suait un peu, son T-shirt lui collait au dos et il s'y dessinait un long trait de chaleur, comme une déchirure) nous jetèrent un regard à la dérobée et Agathe étouffa un sourire dans son col - mais moi je sais, je le connais ce sourire ; et je crois bien avoir vu ses dents briller au travers des mailles.

On ne parlait plus, pas la peine - le brouhaha n'avait pas besoin de nous. Des Anglais sont passés tout près (gorgeous, isn't it ?), précédés par des Chinois à la queue-leu-leu et je reconnus même des bribes d'italien derrière moi. Une voiture de police a déversé bruyamment ses sirènes. Une cloche a cogné quelque part. Un bébé pleurait un peu plus loin.

Assises, les pieds suspendus, les yeux fixés sur tout et rien - sur le tout du rien.

Un avion léchait le ciel et laissait derrière lui, en souvenir vaporeux de son passage, une longue et mince trace blanche (comme l'escargot qui se traîne se freine bave et repart) ;

Les oiseaux par centaines, côte à côte, gris charbon, un mur qui ne battait pas des ailes ;

Les arbres pudiques hésitaient à se dévêtir tout à fait (automne, saison des grands timides) ;

Les feuilles mortes se languissaient d'une sépulture... ou d'un coup de balai.

(Ville molécule, gigantesque microcosme, je me suis perdue dans ton ventre. J'ai mangé ton pain, Paris. Et j'ai tes images plein mes tiroirs.
J'allais enfin savoir pourquoi. Pourquoi tout ça.)

Il était tard, le soleil s'était couché pour de bon. Il nous restait du chemin à faire. On vendait des petites tours Eiffel en porte-clés - les vendeurs les secouaient, gling gling, et le soir chantait. La nuit, petit à petit, reprenait ses droits. Nos mégots ont roulé par-dessus la pierre - aussi éphémères et ignorés que nous. Et nous sommes parties.
Je ne compterai plus les jours.



24/10/2011

D'un et de deux, de tous






Dimanche matin, dix heures tapantes, le ciel est gris.

J'ai la tête dans les cartons, les mains - enveloppées dans deux trois épaisseurs - qui fouillent, inspectent, examinent les livres tout cornés, les vinyles rayés, les sacs et les robes d'un autre temps.
La place Carrière s'agite, ça grouille de monde, les conversations s'emmêlent. Dans un coin, ça parle de politique, un peu plus loin, on parle du temps qu'il fait. Les marrons tombent et roulent pour se laisser mourir dans le caniveau, un aria sort des hauts-parleurs. Ma mère m'agrippe la manche : « Regarde, un trente-trois tours de Bechet ! »

Le dernier stand regorge de vêtements en tout genre. Une femme, la quarantaine, plie un pull à rayures derrière un abat-jour, elle a de l'encre sur ses doigts et sa peau découverte est rougie par le froid.
Ma mère extirpe d'un tas informe un pantalon en velours et une chemise en soie, je me dirige vers un portant de vestes en tweed. Un homme y est déjà : il fait une petite moue d'hésitation tandis que ses doigts parcourent le tissu quadrillé. Je détourne la tête, attend ma mère qui règle ses achats. Les hauts-parleurs ont changé de disque, quelque chose de plus moderne, mais je ne reconnais pas l'air et ne distingue pas les paroles.

« Excusez-moi » : c'est l'homme à la veste. Il esquisse un sourire embarrassé, ses fossettes lui donnent un air de petit garçon. Il a les yeux gris tweed.
« Est-ce qu'elle me va bien ? ». Je n'avais pas remarqué qu'il avait endossé une des vestes du portant : un peu ringarde mais bien cintrée, d'une couleur passée, mi-gris mi-vert. Elle aurait pu lui aller à merveille mais...
« Les manches m'ont l'air un peu courtes ». Trop courtes à vrai dire.
Je pouvais voir sa peau nue entre la manche de sa chemise et le bracelet de sa montre. Une peau très claire, très blonde.
« Ah... » dit-il, l'air déçu. « Dommage, alors. Elle me plaisait bien. »
Il remit la veste sur son cintre en bois. Il se mordait doucement la lèvre inférieure, comme s'il voulait rajouter quelque chose. Pendant tout ce temps, il n'avait pas cessé de me fixer. Et avec ses yeux-là, il aurait pu ne rien faire, ne rien dire, juste faire en sorte que je reste là, plantée devant lui avec mon sac rempli de vieilleries.

Mais j'ai esquissé un sourire et je suis partie. Et le ciel était gris. Gris tweed.

04/05/2011

L'aube impossible

(Je sais maintenant. Berlin, c'est une ville qui est faite de la même matière que les rêves. La même matière que toi)

Les lumières de Berlin, la nuit. Tout est illuminé. La petite croix sur le dôme, en face, elle n'y était pas avant. La cigarette tombe sous mes pieds – petite gerbe d'étincelles orangées qui éclaire la nuit, puis s'évanouit. Un bus passe encore, à cette heure-là ? J'ai un goût de rhum-coca dans la bouche. Profite, profite. Tu avais tellement envie de te retrouver là, autrefois. Ma tête est pleine de mots allemands, c'est bête hein, je trouve que c'est une langue affreuse. Mais certaines personnes les prononcent tellement bien, c'est comme s'ils enrobaient chaque phonème d'un peu de sucre, d'un peu d'amour. Alors je les vole, à ta bouche directement, je les arrache à tes lèvres, mes maudites rivales. Je veux leur faire la peau. Cette nuit, tu es à moi – Berlin est à moi, ces rues que je ne connais pas, ces façades étrangères, donne les moi, je veux les apprivoiser, à défaut de t'apprivoiser, toi. Alexanderplatz, c'est de quel côté ? Ah, et j'ai de la musique balkanique en tête, aussi; j'ai le cœur qui bat comme des percussions.

(J'avais mis ma robe bleue à fleurs, et après je m'étais dit pourvu que je ne fasse pas trop jeune; comme ces adolescentes qui tentent d'entrer en boîte, la figure peinturlurée et les yeux ourlés de noir, une clope et des jurons tout prêts au bec. Je voulais qu'on me prenne au sérieux, c'est tout. Et puis, je n'aime pas les choses tièdes. J'exècre les demi-mesures. J'ai horreur des moitiés. J'ai eu tout d'un coup, sans tambours ni trompettes; et me voilà sans presque rien, des larmes de honte sur l'harmonica, plic ploc sur le métal (allemand, d'ailleurs, schieze). Mais non, ce n'est pas moi, ce n'est pas ce que je veux. Et je ne veux pas te faire attendre trop longtemps. Je ne veux pas te laisser t'endormir, reste encore avec moi.)

Je ferme la porte-fenêtre. Il fait froid dehors, et puis je suis pieds nus dans le salon, et j'ai froid, sans toi. Tu m'attends au lit, je vois ton dos tout blanc, et les marques du drap sur ta peau; c'est con à dire, je sais, mais j'aurais pu rester là, sur le pas de la porte, et t'attendre. C'est ce que je fais, toujours. J'ai les mains froides, tu me les prends et les réchauffe contre ton torse brûlant. Et moi, j'avais la bouche pleine de fais moi rester, fais moi rester, je t'en prie. Ça aurait fait trop mélodrame, je pense. Et le soleil se lève toujours, ce putain de soleil.


Living on my own ? J'en serais bien incapable.



("C'est par une nuit comme celle-ci que, beau joueur, j'ai traîné dans les airs un filet fait de tous mes nerfs. Et quand je le relevais, il n'avait jamais une ombre, jamais un pli. Rien n'était pris. Le vent aigre grinçait des dents, le ciel rongé s'abaissait et quand je suis tombé, avec un corps épouvantable, un corps pesant d'amour, ma tête avait perdu sa raison d'être.")




10/02/2011

Les limites du malheur





Je n'ai plus l'envie, ni la force d'écrire. J'en ai assez de déverser mes fausses fictions, mes petits bouts de rêve en faisant semblant de ne pas y croire.

J'écris et je pense comme j'achète un thé à la machine de la fac, quatre pièces jaunes à glisser dans la fente et une ou deux touches à presser : depuis des mois, le gobelet est là; il se remplit, j'attends fiévreusement le bip strident et libérateur. J'ai envie de sucre, mais j'ai peur de me brûler les doigts et les lèvres. J'ai oublié la couleur trop infusée et le goût du Ceylan. La dernière fois remonte à l'hiver dernier et depuis ce jour, j'ai tout tenté pour tenir mes mains au chaud, à l'abri du froid. Enfoncées dans les poches de mon caban, mitaines, gants, moufles, poings reliés contre le souffle tiède de ma bouche inutile. Darjeeling, ginseng, menthe, citron. Rien n'y a fait. C'est pas mon cœur, c'est mes mains qui sont froides, toutes rouges et craquelées, jusqu'au poignet, jusqu'à ma montre trop grande. (Tu sais, la noire.) Toujours au poignet droit. A croire que je fais exprès de les laisser dehors, mes mains pendantes et mortes, pour que tu les prennes dans les tiennes. De moi-même, je n'arriverais jamais à les glisser dans tes poches.
Mais c'est bien trop long à expliquer. Sauf si tu prends ton après-midi, et que tu m'offres un thé.


(Mon désert contredit l'espace / Désert pourri désert livide)

26/01/2011

Négation de la poésie



(Les moindres miettes de pain suffisent aux mourants)

Les Grecs. Ces foutus Grecs.
'Paraît que pour dire oui, ils secouent la tête de droite à gauche; pour dire non, c'est de haut en bas. Et puis qu'un point-virgule chez eux, c'est un point d'interrogation chez nous. C'est pas facile de s'habituer aux contraires, de passer du noir au blanc en un clin-d'œil, perpétuelle surprise et choc des cultures par-dessus le tas, hein.
Totale incompréhension. Ils passent pour des dérangés, les Grecs. Et puis, avec leur alphabet bizarroïde, leurs signes sinueux et tout cassés, ils ne font rire personne. Ils sont pathétiques et ont des noms qu'on n'écrit jamais de la bonne manière du premier coup. Ils ont une intonation, dans leur voix chaude et nonchalante, qui imprime un sourire moqueur sur la bouche de l'autre. Fatalement. C'est pas de leur faute, bien sûr. Mais Dieu sait pourquoi, on ne les prend jamais au sérieux.
Leur peau sent toujours la craie de leurs îles, ça fait un peu nuage de nostoï, tu vois ce que je veux dire ? Ils regardent vers l'Est, là-bas, vers le bleu et le blanc, le blanc et le bleu. On peut le voir juste là, dans le blanc de leurs yeux. Comme dans les dessins animés. Des rayures dans l'iris, et une croix en haut à gauche. Pile poil sur la conjonctive, hop. Sont bizarres, les gens-là...


Bon. Je suis peut-être une foutue grecque, alors.




16/01/2011

De solitude en solitude vers la vie


Et le bleu parfait du ciel agite ses cicatrices. Les avions. Ils le transpercent de part en part. Je te vois et tu pars, mes yeux te cherchent.
Je te vois et tu pars : tu es côté hublot et tu penses à moi au décollage. Tu demandes un thé à l'hôtesse. Elle n'est même pas jolie, le thé même pas chaud. Le pilote a un horrible accent bavarois, tu réprimes un fou rire et tousse tant bien que mal. Ton voisin parle turc dans son sommeil.
Je te vois et tu pars : tu oublies de mettre ta ceinture pour l'atterrissage, tu voulais d'abord finir ton chapitre. L'avion c'est bien le seul moyen de transport où tu peux lire sans avoir la nausée. L'hôtesse de tout à l'heure te tend un bonbon citronné pour ne pas avoir les oreilles qui se bouchent. Tu fais rouler la sphère sucrée sous les vagues de ta langue, tu la fais cogner contre tes dents de devant. Du hublot tu te perds dans le coton.
Tes lèvres s'étirent en un sourire. Tu rentres chez toi.

Je te vois et tu pars... Mais dis, tu ne voudrais pas rester encore un peu... ?


Je suis fille d'un lac qui ne s'est pas terni / D'un ciel limpide et bleu jusqu'à mes pieds tranquilles / Et fille d'un printemps qui ne finit jamais