23/11/2014




Qu'as-tu fait de ma vie
Si ce n'est la bâtir
Et puis
La battre

Je pèse ma peau en jours
Les miettes en grammes
Et la sueur en litres
J'ai brûlé mon crâne dans ta lumière
Et je cherche encore ma forme

Qu'as-tu fait de ma vie
Si ce n'est la bâtir
Et puis

L'abattre

27/02/2014

La terre est bleue




Je me répète, je suis un disque rayé

J'ai dans la bouche encore la saveur et le suc des jours anciens où rien n'était mal et où tout était bien quand le temps ennemi se faisait moins cruel et que les yeux des autres ne valaient moins que rien ils dorment encore ces trésors antiques ils attendent leur heure bien sagement dans l’alcôve et je les étourdis avec un peu d'alcool de chansons et de râles pour qu'ils mûrissent encore et me rendent mon égal mon histoire mon rêve et mon régal
Si je les refusais si je les repoussais
Mais faut-il taire ce qui se voit quand les yeux parlent à ma place n'est ce pas perdre son temps de feindre d'être lasse quand tout est à redire sur le temps que l'on passe enfermés occupés à demi ignorés le coeur meurtri la tête pleine de chimères de vieux os de poussières de et si et de mais

La vie latente
L'attente l'assassine 

29/12/2013

duemilletredici

"siamo nella stessa vita ma nelle tue mani la mia sembra quasi finita"

Alors voilà, moi, j'en suis là. J'ai coupé mes cheveux plusieurs fois. J'ai échangé une ville froide comme la pierre pour une autre qui crie tout au bord de la mer. J'ai croqué dans mille couleurs. J'ai perdu du poids, j'en ai repris. J'ai gagné des bouts de papier. J'ai égaré quelques sourires. J'ai pleuré à maintes reprises, parfois de rire.  J'ai retourné ma veste et j'ai changé d'avis. J'ai appris de nouveaux mots et j'ai coché des cases. J'ai pris l'avion le bateau le train le métro et j'ai usé mes semelles.  J'ai brisé mon cœur sur une frontière comme on casse un œuf sur le rebord d'un bol. Je me suis remplie de choses nouvelles. J'ai vieilli. J'ai fait semblant, je me suis tue, je n'ai rien dit.
Et j'ai écrit.
Alors voilà, moi, j'en suis là.

12/05/2013

Dorée




« C'était un mélange d'homme et d'adolescent. Il avait les sourcils longs et arqués, un petit nez d'enfant, des lèvres ourlées, animées par un frémissement permanent. Ses lèvres, on aurait dit qu'elles faisaient la moue, puis qu'elles s'élargissaient comme si elles voulaient embrasser, puis qu'elles se plissaient pour sourire ou juger : j'aime, j'aime pas, c'est drôle, c'est beau, je vais parler, je veux écouter et je vous comprends, je suis une bouche qui parle mille langages […] Ses yeux étaient aussi mobiles que les lèvres, tachetés de paillettes vert et or, un regard qui, lorsqu'il se posait sur vous, semblait dire :Vous êtes la personne la plus importe du monde.Mais une seconde plus tard, une variation dans le même regard disait :Tout cela ne présente aucun intérêt. »
(Manuella, P. Labro)




Ce n'est pas très malin de faire tant de projets quand nous serons réunis, tu sais bien qu'on passe tout notre temps enfermés, à comparer les nuances de nos deux peaux contraires. Et puis ça prend du temps, on perd le compte, on s'interrompt souvent, et ça peut prendre des semaines entières,


Et à se nourrir de miettes on feint d'être repu
C'est que l'attente sait se faire cruelle
Elle paraît douce au lever et puis dense avec les heures
Les draps si lourds du corps qui n'est pas
qui n'est plus
qui n'est pas encore là


Aucun mot ne lui va et il ne ressemble à personne. Il faudrait inventer une nouvelle langue rien que pour le décrire. Il dit « j'aime bien parler français avec toi », mais le français c'est bien gentil, ça ne suffit pas. L'anglais est un peu tiède et jamais comme il faut. L'italien pourquoi pas, c'est chaud et mobile et léger, mais je ne le parle pas bien

(depuis quand es-tu à moi
le seras-tu jamais)

Et ces jours qui n'en finissent pas, comme un hiver de dix mille ans. Et tous ces chiffres morts, et ces plaintes que je tais pour te garder encore. Enfin, ce corps qui n'est plus à moi puisqu'il n'est pas à toi. (Et je fais toujours rimer tes au-revoir à des mots noirs, poignard, brouillard, tu vois, ce genre de choses.)
Mon soudain, mon mage, dis moi; ma pâte de fruit, mon mauvais chat sauvage – dis moi, es-tu un songe, ou bien es-tu un homme... ?




(et quand tu te lèves
moi je dors dans des wagons)




11/03/2013

Derniers poèmes d'amour





(Aujourd'hui s'est écrasé sur nous
a inondé les yeux muets
appesanti et morne sur les quatre mains
Ni hier et ni demain
J'ai tout perdu j'ai tout gâché
Mon géant de terre et de miel
La capuche lourde de rêves et de pierres
Sa bouche comme un carcan
emprisonne l'air et la mer
C'est la gorge sèche que je remplace
Un homme qui n'a rien à envier
Et je trace dans la glace
Le vilain mot : désormais)

Le 26 février, à sept heures du matin, je remonte la rue Sainte Catherine en faisant l'inventaire de tous ces petits riens.
Ton rire en cascades comme un gazouillis d'oiseau heureux.
Le chic que tu as d'être toujours en retard.
Ta tendance à te perdre dans une ville, qu'elle soit nouvelle ou connue.
Ta façon bien à toi de fermer les yeux quand tu manges quelque chose de particulièrement bon, en faisant tournoyer ta petite cuillère en l'air, comme une révérence.
La moue que tu fais quand tu trompes d'accord sur ma guitare sèche.
Ton accent qui te trahit et dont tout le monde se moque.
Et les mots que tu inventes, qui me font toujours rire.
Ta bouche qui s'ouvre pour gober les premiers flocons de neige, comme un gamin.
Ton grain de beauté au milieu du dos.
Tes lunettes qui te vieillissent beaucoup trop.
Les phrases absurdes que tu répètes en boucle quand tu es ivre.
Ton réveil que tu ne mets jamais à heure fixe, toujours 7h26 ou 10h42 (tu m'expliques pourquoi mais je ne t'écoute pas, je me rendors déjà).
Les chansons que tu chantes sans connaître les paroles.
La fumée qui te pique les yeux.
Ta maladresse légendaire.
Et tes idées qui changent tous les jours.

(Désormais je sais ce que je risque
Maintenant je sais ce que je perds)

Chante, chante, ne me dis pas adieu
J'ai beau me taire en dedans, je ne veux pas que tu t'en ailles
(è l'estate pazzo che non finirà mai)


11/01/2013

Comme une image



 Audrey Hepburn & Mel Ferrer / Love coat



Il est passé le temps où je t'aimais comme on aime à quinze ans, je veux t'aimer comme une femme aime un homme, comme une femme aime quand elle n'attend plus, je veux un foyer avec des cadres en bois, des photos qu'on a prises en voyage, ces voyages qu'on ne se lasse pas de faire, on donnera des petites pièces de monnaie aux musiciens des rues, on sirotera des cocktails trop forts sous un parasol de toutes les couleurs et un soleil fatigué qui baille et qui se jette dans l'eau, et nous on sera heureux de voir que le temps passe, parce qu'on le passe ensemble, et puis on ne se dira plus au-revoir à l'aéroport, on rentrera chez nous, on retrouvera nos chiens aux noms bourgeois, du genre Salvador ou Django, et tu seras toujours à table avec tes biscuits et ton verre de lait, tu fumeras toujours tes cigarettes roulées qui sentent mauvais, et tes cheveux seront encore trop longs, mais je te dirai que je les aime bien comme ça, tu auras toujours cet air de dédain quand je boirai mon café français sucré avec un nuage de lait, tu parleras encore cette langue que je ne comprends qu'à moitié, mélange de toutes les langues du monde, et quand tu riras tu auras toujours les yeux presque fermés comme un chat sauvage, on suivra des inconnus dans la rue juste pour leur demander comment ils s'appellent, pour qu'ils ne soient plus des inconnus, on se mettra pieds nus pour qu'on parle de nous, le dimanche soir tu t'endormiras devant un vieux film en noir et blanc, tes lunettes rondes sur ton nez, un gros livre ouvert et posé sur ta poitrine qui se soulève, se baisse, se soulève, se baisse, le lendemain tu te fâcheras d'avoir perdu ta page en te réveillant, et moi j'aimerais toujours ton air boudeur, tes cils longs comme ceux d'une fille maquillée, ton grain de beauté sur la joue droite qui ressemble à une mouche d'aristo, tes blagues qui me font rire parce qu'elles ne sont pas drôles, la façon dont tu te mords les lèvres comme si tu hésitais, alors que tu le sais, tu sais très bien ce que tu veux, et tu sais que tu l'auras, et tu auras la même démarche si lente savoureuse comme un mauvais siècle, comme quelqu'un qui se fait désirer sans le vouloir vraiment, inconscient, provoquant, je t'aime par accident, et ainsi de suite

(Et moi, au même moment, jour après jour, je vis ma vie en attendant de faire partie de la sienne)

06/11/2012

L'amoureuse





(Texte inspiré de Belle du seigneur et poème de Bukowski extrait du Ragoût du Septuagénaire)

Elle se lève à l'aube et s'habille de peur la peur de ne plus être à la hauteur à sa hauteur comme la dernière fois où ils avaient bu le ciel ensemble c'était un rêve non c'était mieux qu'un rêve d'ailleurs des rêves elle n'en fait plus sans lui à l'intérieur il prend toute la place il prend trop de place se dit-elle en sucrant son café déjà froid en attendant son sucre à lui sur ses lèvres déposé et ses lèvres à elle se couvrent de rouge du rouge elle en met souvent mais trop ou trop peu il ne tient pas elle ne sait pas s'y faire et puis ses sourcils de toutes les manières ils sont asymétriques rien à faire le crayon dans les yeux se délave sous le vent et elle va le chercher toujours à l'aube près du canal qui gémit comme un chat mourant comme un chat mécontent il mord dans du pain chaud et moi dans le cuir de son cou j'attends qu'il défasse ses valises mais même quand ses paquets sont ouverts ils sentent l'adieu ils sentent l'odieux départ alors elle ne pleure pas et elle attend elle attend toujours elle lui fait voir des visages nouveaux et lui donne à manger des choses qu'il ne connaît pas comme si elle voulait le surprendre mais dans sa bouche les mots qu'elle tend il ne prend jamais comme il faudrait jamais comme elle devrait les dire elle ne dit jamais ne pars pas parce que c'est trop trop pour lui trop pour elle ou trop pour ce nous qu'elle invente et qui n'existe pas et elle repense à celui d'avant qui ne lui faisait pas ces effets-là qui sait s'il n'aurait pas mieux fallu et la théorie des poupées russes elle y repense souvent en se disant que si c'est le dernier pour elle ce n'est pas l'ultime pour lui elle n'est qu'un bout de bois où se cache une autre bien mieux tout au creux de son ventre et elle n'y peut rien parce que



douleur idiote

un visage 
dur dur
sous une peau
dure
dure

mais quel beau
corps

et tes cheveux roux
si roux
mais quand je
les
TOUCHE

ils sont
plus durs que des
boyaux
rêches comme un cri de
corbeau

mais quel
merveill-
eux
corps

le problème
c'est que
je croyais que tu
pourrais
changer en
quelque chose
d'autre.

et il y a
aussi
que tu ne vaux plus
tellement
la peine que j'écrive
sur toi

et libéré de
cela

je connais un nouveau
et plus raisonnable
supplice.

30/09/2012

Absence







C'est toujours des personnes dont on espère le moins qu'on reçoit le plus.

Moi, j'étais là, j'avais rien demandé à personne. Ça m'est tombé dessus comme ça, sans prévenir. Comment j'aurais pu savoir, moi ?



C'est l'enfant vagabond couché sur ses deux roues
Ses cils sont longs jusqu'à s'entrechoquer
Ses mains sont fatiguées
Ses bras sont trop agiles
Les yeux posés sur tout s'émerveillent toujours

Dans son baluchon gît le secret des nomades
C'est l'enfant solaire au cœur parfait
C'est l'enfant vagabond c'est celui qui veut vivre
Tous les jours comme le dernier jour

Toujours il danse dans les mauvaises rues
Il trouve son chemin sans jamais l'espérer
Dans ses yeux s'aventurent le vert de son pays
Et l'amour profond pour les hommes sans visage

La bouche forme des mots qu'il a soif de comprendre
Le ciel en capuche il n'est pourtant pas grand
Sous ses dents trop blanches le sable de sa ville
Il sent l'effort et le tabac
Il se couche où bon lui semble

Partout où il passe partout il va
Le hasard n'existe plus le hasard n'existe pas






C'est toujours des personnes dont on espère le moins qu'on reçoit le plus.
(Mais la réciproque marche aussi)



21/08/2012

Facile





« Il lui embrasse le flanc, et puis, sans appuyer, comme on fait s'ébranler une jument favorite, il recommence. Elle reprend conscience avec un sourire épuisé, comme une femme sauvée de la noyade. […] Elle n'est jamais assouvie. Elle ne veut pas le laisser tranquille. Elle retire ses vêtements, et elle l'appelle. Une fois cette nuit-là et deux fois le matin, il s'exécute, et entre-temps il reste éveillé dans le noir, les lumières de Dijon vaguement reflétées au plafond, les boulevards muets. C'est une mauvaise nuit. Des bancs de pluie passent. De lourdes gouttes résonnent dans la gouttière, devant leur fenêtre, mais eux sont dans un colombier, eux sont des pigeons sous les tuiles. Tout autour d'eux la pluie tombe. Eux sont couchés au creux de la plume, ils respirent doucement. »
(Un sport et un passe-temps, J. Salter)




...J'avais corné la page trop tôt. Je fais toujours tout trop tôt.

30/07/2012

Les nécessités de la vie et les conséquences des rêves


Le temps passe et les rues changent.

Rue des M., sur la vitrine de l'agence de voyages, s'étale une bannière du type

  
Vous ne vous êtes jamais demandé quels commerces perdureraient d'ici un an, dix ans, cent ans ? Certains nous surpassent en années, d'autres ne sont que passagers – faute de clients, parfois. De temps à autres, il suffit de lever les yeux pour retracer l'histoire.


Et bien souvent, il n'y a aucun lien : la bonneterie laisse sa place à une couscouserie familiale, ou le lavomatic s'incline devant une banque. Et chaque dépôt de bilan enchaîne une série de pronostics (agro-alimentaire ? Compagnie d'assurance ? Librairie d'occasion ?) tous plus ou moins improbables.

Alors, en passant devant cette boutique à l'abandon de la rue des M., je me surprends à schématiser un endroit à moi, pour moi.

J'imagine une brasserie – sentant le vieux et le renfermé – dans la veine des pubs anglais, remplie de fauteuils en cuir éventrés. A l'étage trônerait un billard en fin de vie (tapis zébré de coups manqués, deux ou trois boules manquantes). Une petite terrasse, jardin minimaliste, exposerait ses quelques tables bancales, en bois d'acajou un peu patiné. La carte y serait simple : les fish and chips et les crêpes au miel règneraient en maîtres absolus. Il y fera toujours bon vivre, et surtout en hiver, grâce à la cheminée en face du bar dans laquelle crépitera un feu imperturbable – on y déposera pas loin nos chaussures trempées par la neige de janvier.
Les cendriers et les ventres seront pleins à craquer.
Une bibliothèque longera tout le côté droit : des pages s'échapperont de quelques ouvrages trop anciens et l'on passera trop de temps debout à parcourir l'étalage au complet, puisque le gérant – feignasse notoire – se refusera à un ordre quelconque (chronologique, alphabétique ou autre).
Un jukebox qui ne marche qu'en francs fera sa loi : à la fin, on ne remarquera même plus que c'est toujours la même chanson de Michel Berger qui repasse en boucle, inlassable. Ce ne sera qu'un fond sonore aux derniers ragots, aux longues discussions sur le temps qu'il fait ou aux concerts à venir.



Quelques jours plus tard, j'emprunte de nouveau la rue des M. En fin de compte, c'est un énième salon de coiffure qui s'installe.
J'aurais du m'y prendre plus tôt, je bougonne en continuant mon chemin.







19/07/2012

Où la vie se contemple tout est submergé





(J'ai écrit beaucoup, mais j'en ai dit si peu encore.)

La cartouche de cigarettes que j'ai acheté à Oman se vide peu à peu. Les jours passent, ils s'égrainent en entraînant dans leurs sillons mes derniers souvenirs népalais. J'ai le cœur qui se serre, le ventre qui se noue. Parties, les montagnes, j'ai retrouvé des rues régulières, des gens gris et taciturnes. Les Namaste ! si chaleureux ne résonnent plus à mes oreilles, c'est tout juste si l'on me marmonne un bonjour en passant...

Un mois plus tôt, j'étais sur le toit du monde et je nouais des étoles de soie aux drapeaux de Thorong Pass – on m'avait dit que le vent qui y claquait exauçait tous nos vœux.
J'ai vu des hommes, des femmes et des enfants marcher pieds nus sous soixante-dix neufs fontaines sacrées et remplir leur bouteille de Sprite à la bouche des sources.
J'ai vu des corps réduits en cendres. J'avais les yeux plein de fumée de bois de santal et des enfants nageait dans l'eau noire. Les mendiants sacrés étaient presque nus, le nez et les cheveux blancs, le visage rouge sous la poudre, comme des clowns en négatif.
J'ai appris qu'on ne devait tourner autour d'un temple bouddhiste que dans le sens des aiguilles d'une montre. Toute une foule qui marche dans le même sens – la vague humaine aux mille bouches pour une seule prière.
J'ai lu des livres d'or à la sortie des monastères, vu des signatures de français, de canadiens, d'américains... Je me disais que c'était étrange, quelque part, de se dire que je ne connaissais pas ces gens là, mais qu'à un moment de leur vie et de la mienne, on s'était retrouvé au même endroit, on avait partagé les mêmes pas et la même ombre.
J'ai rencontré une famille indienne qui m'a tout de suite prise sous son aile, m'offrant des gâteaux secs et me prenant en photo, avant de me saluer, mains jointes et noires de henné, et de partir d'un pas habitué sous une mousson parfaite.
Je suis entrée dans des temples après m'être déchaussée – collections de sandales et au milieu, cherchez l'intrus, une paire de Converse salie par la boue des rues – et des grains de riz des offrandes restaient – rien à faire – collés sous mes chaussettes.
J'ai vu des enfants aux joues cramoisies de soleil courir après nous pour nous quémander des sucreries ou des jouets. Il ne me reste d'eux que de grands yeux curieux qui me scrutent à travers le voile de mes polaroids.
J'ai regardé mon guide mélanger son riz et ses lentilles pour manger son dalbat avec ses doigts. (J'avais l'air de quoi, moi, avec mon Baccide?)

-----retour à Kathmandou (et à la civilisation), le 23 juin, sur le vif :

C'est comme si la ville entière me criait « Welcome back ! »
Le linge pendu aux balcons et les drapeaux à prières sur les terrasses claquent au vent comme pour me saluer en passant
Les odeurs d'encens dans les rues me reviennent au nez et en mémoire comme de vieux copains qui se blottissent dans mes bras après des semaines d'absence
Même les étoiles clignotent un peu,dans l'air doux de la nuit qui tombe, en un clin-d’œil géant
Même les chiens errants crient mon nom parmi les éternels klaxons
« Welcome back ! » « Welcome back ! »


Valises agencées dans le ventre vorace de la voiture de notre agence. Départ, le grand départ :

Mon père me dit « alors, tu ne verses pas une petite larme? »
J'esquisse un sourire. Je n'ai jamais autant lutté pour garder les yeux au sec.
Par la vitre, un monde s'entête à fondre et à m'oublier.

(Sur ma carte de trekking, j'ai tracé des croix pour bien visualiser mon parcours. C'est bête à dire, mais il a la forme d'un cœur.)
Aujourd'hui, j'ai une tête de Buddha autour du cou, un cd de prières tibétaines dans mon lecteur, je fais brûler de l'encens de bois de santal et je bois même du thé au lait : rien n'y fait. On ne peut pas ramener tout un pays avec soi dans sa valise. J'ai laissé à l'aéroport :
deux kilos et un teint d'albâtre,
les Ganesh miniatures qui pendouillent aux rétroviseurs des chauffeurs de taxi,
l'odeur des livres d'occasions de la librairie à côté du guest house,
le goût de la bière locale,
les couleurs des montagnes au Mustang, qui rappellent le Far West où je ne suis jamais allée,
les yeux de mon père qui se plissent quand il prend une photo,
les muscles qui tirent dans les montées,
les orteils qui se plient dans les descentes,
les champs de cannabis à perte de vue,
la crème solaire qui n'a servi à rien,
les caravanes de mules, clochettes au cou, qu'on entend arriver,
la TAILLE des moustiques,
et bien plus que je n'en saurais dire encore.

Et moi qui ne fais jamais de sport, je m'attendais à quelque chose de plus extrême. Mais c'est comme si mes pieds, d'habitude si gauches et si lourdauds, savaient cette fois exactement comment s'y prendre. Comme s'ils savaient à quoi s'attendre... Ils étaient bien les seuls.
Et pourtant, je pensais être assez informée. La bibliothèque de la maison regorge de livres sur le sujet, les bambous poussent à foison chez moi, et je me rappellerai toujours de la musique traditionnelle que l'on écoutait dans la voiture, vitres ouvertes, à toute allure.
Rien au monde n'aurait pu prévoir ça.

Quand on me dit "alors, le Népal ? Comment c'était ?", je ne sais jamais quoi dire. Je ne sais pas mesurer. Alors je réponds, l'air embarrassé "c'est dépaysant" et je me lève pour aller commander une autre bière au bar.
"C'est dépaysant"...C'est facile, passe-partout, c'est vrai, mais terriblement réducteur.

(Je n'ai pas besoin d'en parler avec lui. Je n'ai qu'un mot à dire, et il comprend.)




Une dizaine d'années auparavant, une étrange tradition familiale vit le jour.
Mon père décida d’inviter chacune de ses filles, l'année de ses vingt ans, à parcourir avec lui ce petit bout de terre, ce pays minuscule pris en sandwich entre deux géants.
Je suis la petite dernière et le cycle s'achève.

Quand je raconte cette anecdote, on me dit que cela ferait un bon sujet de livre... Ils ne croient pas si bien dire ; je ne fais qu'écrire depuis mon retour.

30/06/2012

Au défaut du silence






(Paroles des General Elektriks / poème perso)


(Quand tu dis que dans la vraie vie, tu n'as pas les cheveux longs, tu m'intrigues 
Quand tu parles et que les mots qui sortent de ta bouche ne correspondent pas aux mouvements de tes lèvres, tu m'intrigues
Quand tu verses le thé sans toucher la théière, tu m'intrigues
Quand tu me dis que tu aimes aller au bal, que ça te rappelle le 19ème siècle, tu m'intrigues
Allons au bal
Tu dis que mourir c'est juste dur la première fois, qu'après on s'y fait
Tu m'intrigues
Quand tu dors et qu'il n'y a pas d'air qui rentre ou qui sort de tes poumons, tu m'intrigues
Quand tu te caches sous le lit quand il pleut, tu m'intrigues
Quand tu dis qu'un congrès de murmures a lieu dans ta tête, et que ça n'en finit pas)


Je t'aimerai dans le secret des jours à venir
Et par-dessus la voûte des jours anciens
Pour toutes ces lunes que je ne connais encore
Pour le lait que l'on boit pour le pain que l'on mange
Et pour les calques du néon sur ta peau d'orge et de voiles
Je t'aimerai pour quelques cadrans pour quelques échos
Là où le sable tombe, il ne repasse pas
Je suis la carcasse de tes derniers outrages
Un cadavre qu'on laisse sous la mousson des poussières
Je suis le microbe d'un fou
Et la promise d'un cruel.


(Mais je ne cherche pas à comprendre)

26/04/2012

L'avenir d'une agonie







Oh baby can't you see, it's shining just for you
Loneliness is over, dark days are through
They're through



Le temps donne sa démission. Les équations nouvelles se ramassent à la pelle, je connais mes inconnues.
Grains de beauté = points de suspension
Bras = parenthèses
Cœur = ensemble vide (?)

Un jour, seize jours, trente-deux jours, le goût s'atténue et les marques s'estompent
Un tour, deux tours, trente-trois tours, tout le temps, même pour dormir
(Je ne sais pas comment tu fais pour fermer l'œil)
C'est un peu comme un visage qui ne se ferme pas
Comme un ciel sans tâches comme un été profond
Et l'amour que l'on a trop fait pour voir le jour
C'est comme un plafond bas sans surprises et sans chocs
Trois pyramides nues qui nous regardent, nus
Un froid comme une gare vide de toi, trop de gens qui ne te ressemblent pas
La ville qui s'éloigne et que j'ai vu à peine (une chouette en pierre et des rues sinueuses, du gris et du bleu, du bleu et du gris)
Le cœur plein de fruits et de non-dits – c'est comme si on s'était compris
Sans un mot sans un geste, étranger à figure humaine (et des cheveux rouges sous des ongles rouges)
C'est comme si la peur faisait de ma langue sa petite victime humide – peur de quoi peur de toi ou peut-être d'une autre moins loin, choisie avec plus de soin
C'est comme si je ne pouvais pas dormir sans être sûre que le jour se lèvera avec nous
Et que mes lèvres taisent l'énigme des tiennes, la grande question qui veut tout dire et que je ne dirai pas
Pas à haute voix


Dis, je peux rester avec toi ?

23/03/2012

Souvenirs de la maison des fous





(Inspiré par L'attrape-cœur côté forme et Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi côté fond)


MARS
Et moi j'étais là, devant elle, bouche à demi-ouverte, les yeux immobiles et lisses comme du papier glacé. « La chimio n'a pas marché », qu'elle disait. Ca résonnait en moi, encore et encore, inlassablement, comme dans une foutue alcôve.

Je me souvenais de la dernière fois, à l'hôpital et tout. Ca causait de métastases à l'œsophage. Le toubib portait son masque de crétin désolé (un peu fané, patiné, trop usagé), celui qu'il arbore depuis la med school; des lunettes d'écaille, son ombre faite de velours côtelé et de tweed à carreaux. L'air con de ceux qui tuent. Et moi je l'imaginais, le soir-même, rentrer chez lui, se mettre les pieds sous la table. Raconter à sa femme comment s'était passée sa journée, ce qu'il avait mangé au déjeuner (des beans à la tomate et une tarte aux fruits de saison). Peut-être parler de Julie, ma Julie, avec ce même air de con fini peint dans ses yeux : une femme si belle, condamnée; si jeune, à la fleur de l'âge... Tout au plus, quelques minutes de profonde contrition - à quoi ça sert d'être médecin si tu ne peux même plus sauver des vies, hein chérie - et puis, il oublie. Le toubib oublie le sort de Julie. Ne me dites pas le contraire. Il y pense encore, quand ses enfants rentrent de leur putain d'école privée - avec club de lecture et cheerleaders, cinq mille balles par an ? Quand il tire sa femme - une fois tous les trois mois, et encore j'arrondis - et qu'il s'ennuie, tandis que le lit grince sur des ressorts trop vieux ? Quand il va au boulot, qu'il enfile sa blouse blanche - encore plus trompeuse qu'une robe de mariée -, sa montre en quartz (chiffres romains, qu'il ne connaît même pas) au poignet droit - et combien de morts a t-il annoncé après lui avoir jeté un coup-d'œil, un poignet gracile et déjà froid entre deux doigts dégoûtés... ?

AVRIL
A la fin, nous aussi, on a oublié.
On a avalé la nouvelle, comme Julie faisait passer ses gélules avec de l'eau gazeuse (combien elle en prenait, déjà ? Six, sept par jour ?). On a lâché nos angoisses, une à une, comme les cheveux de Julie qui tombaient, un à un (puis par poignées entières) dans le lavabo, sur le lino, dans le lit, dans son assiette. Et tout ça pour rien. « La chimio n'a pas marché. »

MAI
Elle n'aurait certainement pas voulu partir comme ça. Les tuyaux, les machines, et son ombre qui rapetissait - comme mon espoir amenuisé, comme les miettes de son sourire, deux lèvres trop blanches qui s'étirent comme pour vous dire trop tard.

Elle est morte à dix-neuf heures trente. Putain, j'aurais truqué toutes les horloges du monde pour qu'elle reste plus longtemps... !
Et là, on l'enterre, dans une boîte à sa taille, avec d'autres boîtes à côté. Colocation souterraine. Elle n'a jamais aimé mon humour, de toute façon. Mais elle aimait bien les boîtes, Julie, ça oui. Boîtes à thés, boîtes à chaussures, boîtes à boîtes. Elle ressortait tous ses petits trésors de temps en temps, faisait le tri.
Je te pensais pas avoir une boîte à toi aussi, un jour. Du bois, des fleurs, de la terre, et une pierre par-dessus.
Deux années séparées par un tiret, gravées, péremptoires. Comme une preuve. Comme si on pouvait te résumer à des chiffres...

JUIN
Je ne touche pas à ses affaires. Je ne rêve pas d'elle. Mais la moitié du lit est en trop. Son parfum sur l'oreiller ne part pas au lavage.
Et ses boîtes ne prennent jamais la poussière, comme si elle n'était jamais partie.



***


(MARS
Réveil en sursaut. Julie ouvre les yeux, fronce les sourcils. Je fais toujours des rêves étranges quand j'ai mal à la gorge.)





07/03/2012

Je ne suis pas seul


14:26

Mes yeux se posent sur de vieilles tasses à thé entassées amassées depuis je ne sais combien de temps, maigres reliques de faïence
et elles sont là, comme moi, bibelots vides et froids, gorge souillée de sucre - seuil gorgé de poussière mouillée
Et j'ai dans la bouche le goût amer d'aimer, celui d'un rire évaporé (à moitié), désillusion désinfusée - après tout ce temps - et une cuillère d'inox pour mélanger, elle se contente de peindre la fièvre d'une rage qui se mesure en degrés
Mon eau furieuse c'est celle qui bout - les bulles blanches les bulles bleues - à fendre une porcelaine
Elle passe par les trous qu'a fondu la patience vaine
Tu me touches moi l'échaudée et je te brûle
(cloque à percer) puis fin de cloaque, puisqu'il faut bien verser
Le soupir liquide d'un rêve ébouillanté
Les délices d'un orgueil passé et les dégoûts d'une âme blanche qui s'effacent à jamais
(Un enfant mange le calme plat
Et dans mon cœur un cœur qui bat)


Dehors, la pluie dilue ce qu'il reste de moi.






23:23

Encore quelqu'un qui part. Tout le monde part. Pas d'un coup, bien sûr, ce serait trop simple. On part toujours en laissant des traces, des miettes. Un cardigan gris sur le dossier d'une chaise. Un post-it sur une porte. Des petits morceaux de nous, sur place. Au fur et à mesure, la matière friable des souvenirs se fissure et tout tombe dans un bruit mat et sourd. Devient une pâte épaisse dont on couvre les murs. Fait de la place pour de nouvelles tortures. On se contente de peu, ça se mange tout seul. Tout le monde part. Et pourquoi pas, après tout ? L'appel exotique d'une clarté un peu floue, une herbe plus verte ailleurs, le goût sucré d'une existence à jamais neuve et nouvelle. Pour un sable plus fin qui fait sa ronde comme personne, pour un chagrin plus doux quand on vous abandonne, pour un pas en arrière (couard ? sécuritaire ?)... Les secrets d'avant, pliés en quatre, demeurent cois, comme des cache-misère. Une issue quelque part. Et à défaut de chercher ailleurs, on trouvera partout.

(A force, je ne sais plus qui de nous deux est l'absent de l'autre)

Tout le monde part. Ca ne peut pas faire de bien. La seule solution, c'est de partir aussi. Parce que la mauvaise place, c'est celui qui reste.


02/03/2012

Le devoir et l'inquiétude





NANCY 3



PLACE STANISLAS


J'étais debout contre la façade de l'opéra et j'attendais E. Mon attente fut de courte durée : je vis sa silhouette se dégager du brouillard et je reconnus – on ne peut la confondre avec aucune autre – sa démarche chaloupée, une allure de danseuse, sa grâce en mouvement sur les pavés glissants. J'y aurais succombé, à ses pavés, je serais tombée une ou deux fois en l'espace de seulement quelques mètres, avec ma maladresse habituelle.

Pas elle.


Ses joues très douces – rosies par le vent, deux petites boîtes de peau pleine de froid – effleurent les miennes dans un silence qui fait tâche, par rapport au vacarme que crachent les portes d'entrées. Elle agite son parapluie en me racontant sa journée. Je l'écoute, la tête penchée, les cheveux dégoulinant de pluie sous mon béret trempé.

Un jeune blond déchire mon ticket à l'entrée et je monte lentement l'escalier en marbre, un bout de papier dans chaque main, l'air nonchalant et un peu bonhomme : un petit pantin en chiffon chez les grands hommes.

La magie du brouhaha s'opère : l'orchestre se met en branle, tout doucement d'abord, comme s'il avait dormi cent ans, puis de plus en plus fort. Les cuivres parlent aux violons qui répondent aux hautbois et ainsi de suite, c'est sans fin, à la fin. Le chef-d'orchestre s'agite – c'en est même comique, ce petit être de rien du tout qui commande tout un peuple avec un bout de bois.


Et moi, je tourne la tête vers E. jusqu'à ce que le rideau se lève. Les lumières du décor se reflètent dans ses grands yeux verts. Et sa bouche, s'ouvrant et découvrant ses trente-deux airs entêtants, éclipse tous les bruits sous la voûte; tandis que sous mes cuisses, le strapontin gémit faiblement – protestation de l'écho, tristes shhhht aux gradins du dessous.



J'ai fait du lyrique avec un peu de plastique.


28/01/2012

La vie immédiate




NANCY 2



GARE


Je t'aurais raccompagné, tu sais. J'aurais gardé les mains dans les poches pour ne pas être tentée de fourrer mes doigts dans la tienne. Je n'aurais pas insisté pour que tu restes plus longtemps. J'aurais peut-être hésité à entrer; je n'aurais pas voulu voir le numéro orange vif de ton train sur les panneaux des départs, et à l'heure clignotant sans répit comme une paire de gifles sur une joue nue. Je t'aurais peut-être laissé Place Thiers – l'endroit sans doute le plus laid de Nancy – et serré contre moi, nonchalamment et sans aucune chaleur, pour ne pas trahir les révolutions qui s'opéreraient en moi (souffle court, cage thoracique comme rétrécie au lavage, tremblements d'écolière incontrôlés dans les métacarpes et la lèvre inférieure).

Ou bien je t'aurais accompagné au quai numéro un.

Tu trainerais ta petite valise derrière toi, les roues couineraient un peu, oppressées ; tu sifflerais un air impatient, l'air détaché ; je regarderais ma montre pour paraître occupée. Je t'embrasserais les deux joues le souffle coupé, mais je sentirais fatalement ton parfum, mélange de vin, de cigarette et de savon de Marseille. Je simulerais un retard quelconque pour ne pas te voir monter dans la voiture 18. Je ne saurais pas si je suis censée te faire un signe de la main ou partir immédiatement, une fois les portes closes.

Alors je sortirais par les portes automatiques, le vent serait glacial et j'aurais peur de pleurer (par moins dix, les larmes sont des armes blanches : des stalactites d'eau salée collés aux cils). Des hommes d'affaires déjeuneraient au Flo, l'air suffisant et plein d'arrogance. J'aurais la gorge sèche, je fumerais une cigarette devant l'Irlandais – avant de me rappeler que tu m'y avais emmené un jour, j'avais bu un thé glacé, et toi un Expresso. Peut-être que j'aurais envie d'un café, à ce moment là. J'irais aux machines de la gare, boire un pseudo crème à l'aspect peu engageant, avec beaucoup trop de mousse et pas assez de sucre. On me demandera sans doute de la monnaie, je bafouillerais sans doute une piètre excuse.

Et puis, tu serais là, dos à tes wagons qui défilent, l'air perdu et la bouche entrouverte. Je te regarderais sans comprendre de l'autre bout du hall et en te rejoignant, tu n'aurais même pas un mot à dire. Nos bouches cousues rendraient tous les trains en retard.


(Mais je n'ai de l'amour qu'au conditionnel.)


COURS LEOPOLD


( Surtout à l'automne. Les marrons, principalement. Les marrons, surtout. Et les feuilles, aussi. Les feuilles mortes, sur nous.

A force je ne me rends même plus compte que c'est là où on s'est aimé, détesté, désaimé ; à force je ne fais même plus les comptes – je t'y ai embrassé dix, cent, mille fois; à tout heure : matin, midi, soir, sur ce banc (toujours sale, chewing gums collés au dossier, traces de pas ou que sais-je encore) près de la statue (marbre froid marches trop hautes ou trop basses c'est selon) à l'arrêt de bus, à demi-cachés (et combien de fois l'as-tu raté ce bus ?) Il fut un temps où c'était un jeu, où cet espace était à nous (mais qui nous l'a pris, dis moi... ?)

[Là où on s'attend quand on n'attend plus rien d'autre que nous plus rien d'autre que tout

où l'on dessine encore une figure fanée fatiguée effacée le front figé dans un âge imparfait et la peau trop brune sucrée salée sous la langue qu'on connaît

Là où on s'aimait toujours plus fort, collection de craintes rangée et remise à plus tard, c'était pas l'heure de nos tissus d'incohérences – qu'on tissait chaque jour et défaisait la nuit, comme Pénélope, pour nous donner plus de temps, plus tard, plus loin

Là où on ment où on feint où l'on fait semblant d'avoir faim pour ne manger que les miettes de ton pain et les tristes restes des jours heureux]

Là où, en fin de compte, ton nom a pris une couleur nouvelle. Celle d'une autre vie, pleine de « si » et de remords en forme de oui. )


Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un raccourci comme un autre pour rentrer chez moi, ou un passage obligé après des verres trop grands : on éponge la liqueur en s'engraissant le cœur, une boîte de frites pour deux euros, les doigts moites d'huile et la tête lourde – boules de billard qui s'entrechoquent, viande à kebab qu'on découpe, commentaires bruyants à la table à côté.


J'ai empilé du bruit sur toi.




VIEILLE VILLE


La vieille ville fait de moi une vieille fille.

J'étais légèrement ivre en sortant du Médiéval et les pavés de la rue Saint Michel me faisaient mal aux pieds. Les quelques restaurants de la Grand Rue déversaient des effluves persistantes de fromage – ça me donnait mal au cœur, après toute cette mauvaise bière que je m'étais entêtée à boire.

Mes longues envolées lyriques de tout à l'heure me revenaient très lentement en mémoire. Je souriais pieusement, les dents cachées derrière la honte pudique de l'éthylisme et ma fine écharpe – piètre bouclier contre le froid et le vent de minuit.

Un homme me siffla Square Bichat. Un chien aboya un plus bas. Une voiture, vitres baissées, déversa une mélodie – puissante, toute de cris et de basses – puis me dépassa à vive allure. La retombée du silence, trop soudaine, me fit frissonner.

Je sifflai sous la porte de la Craffe, l'écho remplissait les arcades de duplicata de moi. Miroir sonore de mes petites hésitations. La neige, tamponnée d'allées et venues, riait sous la maladresse de mes semelles. Quand je rentrai chez moi, toutes les lumières étaient éteintes.


Et de l'autre côté de la ville, quelqu'un tombait amoureux. Ce n'était pas de moi.









à venir : PLACE STANISLAS, PEPINIERE